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30 mai 2020

LES MOTS FONT DE NOUS DES ETRES

LES MOTS FONT DE NOUS DES ETRES

 

 

  1. Les dieux sont des yeux. Leur regard fonde notre humanité. Et pourtant, Dieu ne peut être que force aveugle, aussi aveugle que des équations. Ce ne sont pas les nombres qui nous regardent. Je dirai même plus : « qui nous déchiffrent » fit Zut en me tirant la langue.

  2. « Un chasseur futur gibier, une jeune fille sacrifiée puis sacrifiant : image terrifiante de la condition humaine où rien n'est jamais acquis sous le regard des dieux » (Annie Collognat-Barès, Préface à « Iphigénie »).

  3. « Ce que je peux vouloir » ai-je lu dans une phrase de Schopenhauer. Notre liberté est limitée par ce qu'il nous est possible de vouloir. Notre « bon vouloir » est une illusion. Notre « bonne volonté » aussi. Je ne veux nullement être la cause de la mort de mon prochain mais je suis content de la fortune de la France, fût-elle en partie fondée sur le commerce des armes.

  4. L'expression « droit naturel » me soucie. Quelle loi serait donc inscrite « de tout temps » dans la nature et qui m'empêcherait « naturellement » d'être malveillant, ou plus étrange encore, quelle loi, à l'insu de mon plein gré « naturel », me pousserait à être bienveillant ?

  5. La confusion entre « droit » et « instinct » fonde cette étrange idée de « droit naturel ». Littéralement, l'instinct de survie ne procède de nul droit et ce ne sont pas avec quelques citations latines et une poignée de maximes que l'on défend une civilisation.

  6. S'il veut voir, il passe par les yeux des hommes.
    S'il veut parler, il passe par la langue des hommes.
    S'il veut douter de lui, il se fait homme.

  7. « L'égoïsme est un fruit de civilisation, non de sauvagerie ; et l'altruisme aussi, son correctif ; mais l'un et l'autre sont plutôt des mots que des êtres. » (Alain, « De l'amour de soi »)

  8. Le « sauvage » n'existe pas. La nature n'est jamais que « naturante » et le mot « sauvage » ne signifie pas autre chose que cette naturalité. Dès lors, ce sont les structures sociales qui modulent égoïsme et altruisme. Il n'y a dans la nature ni égoïsme, ni bienveillance.

  9. Voilà exactement le genre de syntagme dont je me fais hantise : « mais ce sont plutôt des mots que des êtres » écrit Alain. L'idée d'être naturel m'est incompréhensible : l'être, cette soudaine intuition de la présence, relève du langage, et donc du poétique.

  10. Les mots font de nous des êtres. Le langage nous a jeté un sort. Chacune de nos langues est un corpus de formules magiques.

  11. Depuis que le confinement t'a contraint à te racheter un ordinateur, te voilà de nouveau attelé à tes méchantes écritures me dit Zut. Eh oui, et j'en veux beaucoup à l'inconséquence politique qui m'a renvoyé à cette sorte-là de sorcellerie.

    Patrice Houzeau
    Malo, le 30 mai 2020.

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10 mai 2020

ECCE HOMO COMMUNICANS

ECCE HOMO COMMUNICANS

1. Parasite zélé zigouilleur, sempiternel insatisfait, cynique insensé, lucide désespéré, baveux bipède, trafiquant d'pangolin, abruti bricoleux, concombre en surnombre, ecce homo, ecce homo vulgatus, ecce homo communicans, ecce homo politicus pis qu'tous i l'craignent bien là le virus.

2. L'Art à tire-larigot, quoique, coco, point trop n'en faut, car l'Art, vois-tu, n'a pas le goût du tendre rôti, le Spleen (c'est qu'on s'sent si lucide défois), la Douleur (quand je me cogne) « sont mes seules amours » dit la marquise, exquise et si sotte, citant Jules Laforgue entre deux petits fours.

3. Ma vie confinée n'en finit pas de m'confire, de m'déconfire, de faire que j'me figure des féeries pour des autrefois qu'arriveront pas car à la fin des fins i s'peut qu'on finisse dans les fièvres pharamineuses et la fatale asphyxie sous l'indifférence d'un nuage en forme vague de pangolin.

4. Je pratique, n'en déplaise à Mallarmé, l'art de « l'aboli bibelot d'inanité sonore » ; je zutique (c'est un tic), et même si Zut c'est du toc, c'est ma tactique pour m'activer les zygomatiques.

5. J'aime allitérations, assonances et virelangues, tout ça qui swingue et sonne, c'est mon rock n'roll à moi.

6. « Dans l'estomac des gueux la faim met son galop. »
      
(Jules Laforgue)

Y en a, l'estomac si vide, ils vertigent parfois, vacillent, passant silencieux devant rôtisseries et pâtisseries, fruits et légumes, crémeries ; y en a, la mâchoire mastique toute seule la nuit quand ils rêvent pièces de boucherie, même que leur faim c'est du silence souvent, c'est du silence jusqu'à.

7. Je me demande si Blanquer (fieffé réformateur, ô fonctionnaire à visions) joue au bilboquet, ou au bingo, ou au bateau longeant les icebergs ; joue-t-il le fier fusible, le fier-à-bras ? Est-il si habile ou si bête, si stratège ou si sot ? Plaise à dieu que nul mort vienne nous répondre.

8. Non, Monsieur Houzeau, le pluriel de « grand oral » n'est pas « grands Zorros » car s'il y a des oraux cette année, c'est de blanc qu'ils seront masqués, et puis ils n'auront ni cape, ni épée, ni muet (enfin, j'espère).

9. Ce n'est pas le fantôme qui est en manque de réel, c'est le fou. Le fantôme, lui, est nostalgie, ou regret.

10. Il aurait dû se rappeler que, comme dit le poète et avant d'ouvrir la porte, « la musique est un cri qui vient de l'intérieur », passqu'y en avait tout un combo de crieurs d'l'intérieur là, que du coup, l'est un peu sourd maintenant, le poteau.

11. L'être ne peut être qu'être. Quant à l'étant, c'est de l'être itou. Idem pour l'existant qu'est étant pis être cependant que l'être est-il étant tout le temps ou est-il de l'être n'étant qu'être, irréductible donc, intangible je ne sais qui que quoi dont où ouh la la tu m'saoules qu'elle me dit Zut alors.

Patrice Houzeau
Les Confins, le 10 mai 2020. 

21 avril 2020

IL FAUDRA S'HABITUER A VIVRE

IL FAUDRA S'HABITUER A VIVRE

1. Souvent, pour m'amuser, je compte mes soucis,
   
Cafards, chauve-souris, têtes de veau, persil.

2. Ils aimaient parier sur l'équidé, où, sauf quand ils manquaient d'appétit, ils gagnaient à dent sûre, ayant mangé tous les autres.

3. Entendu dans ce film épatant : « Les Valeurs de la famille Adams » (Barry Sonnenfeld, USA, 1993) et que je cite de mémoire :
« - Je crois que nos deux amis sont un peu timides.
  
- Nous ne sommes pas timides ; nous sommes contagieux. »

4. Si j'ai bien compris tout squ'on dit à la radio, en l'absence de vaccin, lequel n'est pas pour demain, il faudra s'habituer à vivre avec la mort qui plane du covid. Tout à coup, l'espérance de vie moyenne, elle prend un d'ces coups d'vieux...

5. Donc nous allons passer d'un monde confiné à un monde masqué : on n'arrête pas le progrès.

6. « Tremblez, ô fourmillants, tremblez, frères humains,
      
L'ombre du Pangolin plane sur la planète ! »
(Fantômas, dans sa salle de bains, tout en triturant sa savonnette).

7. Jadis, il lut ceci dans un ouvrage de Pierre Desproges : « Le pangolin ressemble à un artichaut à l'envers avec des pattes, prolongé d'une queue à la vue de laquelle on se prend à penser qu'en effet, le ridicule ne tue plus. » Depuis, l'obscur pangolin rumine sa vengeance.

8. Sans doute est-il aussi vain de croire en l'honnêteté intellectuelle de la plupart de nos politiques que de penser qu'un dictateur est fatalement un être inculte.

9. Honnêtes les politiques ?... Pas tous qu'on dit... Et intellectuellement, le sont-ils ?.... Facile qu'on opinionne que moins encore... Oui, mais y a l'efficace... c'est la jauge... pas toujours... L'électeur des fois s'écoute le sentiment... et le dictateur, croyez-vous vraiment qu'il est fatalement inculte ?

10. Zut prit le journal qu'au bout de quelques lignes, une flamme en jaillit qu'en le piétinant – Zut est une grande piétineuse -, elle se dit que l'actualité était brûlante aujourd'hui.

11. Alors le Canard se fit invisible ; il parcourut les rues, il parcourut les villes, et de son long coin-coin toxique, fit un quasi désert de ce monde affairé.

Patrice Houzeau
Les Confins, le 21 avril 2020

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