FANTÔMES ET COUTUMES
FANTÔMES ET COUTUMES
1.
« On meurt toujours trop tôt – ou trop tard. Et cependant la vie est là, terminée : le trait est tiré, il faut faire la somme. Tu n'es rien d'autre que ta vie. »
(Jean-Paul Sartre, « Huis clos » [Inès])
Dans la phrase « tu n'es rien d'autre que ta vie », « rien d'autre que ta vie » est un attribut du sujet « tu » introduit par la locution restrictive « rien d'autre que ». Et pis ça cause. Et pis ça cause. Et pis ça cause.
Vous me direz que tant qu'ça cause, c'est qu'ça vit. Certes, mais c'est étrange comme beaucoup qu'ça cause et tant et tant ah oui qu'ça mortifère. On en fait même des pièces de théâtre, et des films, où l'on voit les fantasmes des gens qui furent s'agiter en boucle, exactement comme font les fantômes coincés dans leur synchronie. J'en conclus que le cinéma est l'art le plus proche des fantômes. Notons que les fantômes, on ne sait jamais quand ils vont se manifester cependant que les fantasmes du cinéma, suffit d'appuyer sur un bouton.
2.
« - Bien sûr : le 27 février, et j'ai fait dresser la carte de son ciel. C'est le glissement silencieux dans l'abîme. »
(Marguerite Yourcenar, « Les Yeux ouverts »)
Le nom « février » vient du latin classique « februarius » et a un rapport avec le verbe « februare », le « rituel de Februa », les purifications. Ce n'est pas pour cela que les sardines sont austères et la réforme Blanquer aussi sotte qu'une sole au plafond.
En février, en général, fait froid. C'est d'ailleurs l'hiver et on mange sa soupe. On part travailler, il fait encore nuit pis qu'on rentre, le soir est déjà noir. Alors on regarde des séries policières sur les écrans et on va se coucher pas trop tard parce que le lendemain, ça recommence, jusqu'à ce que l'on soit tout vieux et rentré chez soi.
3.
« MARCELLUS
Non, minuit a sonné.
HORATIO
Vraiment ? Je n'avais pas entendu... C'est bientôt l'heure
Où le spectre a coutume de venir. »
(Shakespeare traduit par Yves Bonnefoy, « Hamlet », I, 4)
Du latin classique « consuetudo » de « consuescere » (s'accoutumer, prendre l'habitude), le mot « coutume » se porte sur ses deux jambes bien que l'on s'accorde habituellement sur le fait que les mots n'ont pas de jambes.
Dans cette citation, on note que c'est un peu après « minuit » que le « spectre a coutume de venir ». C'est qu'il y a un temps pour les spectres et un temps pour les pâtes au jambon. Il y a d'ailleurs un temps pour tout, une tête sur chaque corps et beaucoup d'occasions de se taire.
Si le temps des vivants est linéaire et diachronique, le temps spectral est cyclique et synchronique. C'est pour cela qu'il est très difficile d'avoir une conversation suivie avec un fantôme. Envisager une simple partie de cartes ou d'échecs relève du fantastique le plus échevelé et c'est pour cela que parfois, cartes et pièces s'élèvent toutes seules dans l'air, flottent quelques instants pis filent fracasser quelque miroir, vitre ou fenêtre. Ce sont les spectres qui ainsi manifestent leur colère de ne pouvoir disputer aucune partie de cartes, d'échecs, de dominos.
Patrice Houzeau
Malo, le 12 octobre 2026.