DU PUITS QUE L'HUMAIN CREUSE EN L'HUMAIN
Notes sur le poème « L'Irrémédiable », de Baudelaire.
1.
De quoi parle-t-on ? D'une « Idée, une Forme, un Être ». l'imprécision évoque l'ontologie, la métaphysique, un autre monde, celui de « l'azur ». On n'est pas plus renseigné. Quelque chose plane, plane, et tombe. La Chute de l'Ange ? La chute du rebelle qui « tombe » ni dans la vallée des vivants, ni dans la demeure des morts, mais dans l'oubli du Styx, abandonné des puissances divines (« nul oeil du Ciel » n'y « pénètre »).
L'Ange en « imprudent voyageur ». Peut-on être imprudent quand on est un Ange ? Il faut pour cela que l'Ange soit « tenté », soit fasciné. Le narrateur baudelairien évoque « l'amour du difforme ». Le « difforme » ici compris comme le contraire de la perfection angélique. Se fascinant, l'Ange se corrompt et déchoit.
Évocation de l’expérience du cauchemar, dont on a du mal à se sortir. On s'y débat alors, comme un « nageur » dans les remous. Métaphore du cauchemar en océan, en lieu de noyade (le fleuve Styx). Effet visuel et sonore : le « gigantesque remous pirouettant dans les ténèbres », avec sa prise dans le cauchemar, sa victime qu'ça pirouette et vertige. Le bruit de ce « remous » évoqué par les sonorités à la rime « -eur », « -orme », « -èbres », « ou », rappelle les chansons des « fous » autant que le son du ressac.
« Une Idée, une Forme, un Être
Parti de l'azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul œil du Ciel ne pénètre ;
Un Ange, imprudent voyageur
Qu'a tenté l'amour du difforme,
Au fond d'un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur,
Et luttant, angoisses funèbres !
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres ; »
(Baudelaire, « L'Irrémédiable », 3 premiers quatrains)
2.
Parti d'une Idée, d'une Forme, d'un Être, voilà l'humain, passant par l'Ange, « malheureux ensorcelé ». Ténèbres. « Tâtonnements futiles ». Image ; « un lieu plein de reptiles ». Serpent, symbole du Mal. Enfermement. Pour retrouver la lumière, nécessité de trouver une issue, la « clé ».
Par qui ou quoi l'humain « malheureux » est-il « ensorcelé » ? Le voilà « damné ». Le mot signale le maléfique. Dans les ténèbres toujours, « descendant sans lampe », « au bord d'un gouffre ». « D'éternels escaliers sans rampe » symbolisent cette descente aux Enfers.
Dans cette approche du gouffre, la vision est le sens le plus sollicité. Les ténèbres ne sont pas vides, mais peuplées de « monstres visqueux ». Du serpent, image de la présence du Mal dans le réel, on passe aux « monstres » indicibles, aux créatures surnaturelles. Lovecraft en peuplera le monde insinuant qui sans cesse déborde sur notre monde. Fascination : les « yeux de phosphore ». La fascination estompe l'en-dehors du fascinant. Le réel fascinant se substitue à tout autre réel.
Le choix de l'octosyllabe souligne la rapidité de la chute. Chaque quatrain est une marche de ces « escaliers sans rampe » qui signalent la chute. Au point se substitue le point-virgule : ni phrase, ni chute ne s'arrêtent. L'image est sollicitée : suite de miniatures qui rappellent l'art des graveurs. Tableaux où l'ombre est omniprésente, ne laissant apparaître que des fragments : nageur dans le remous, mains qui tâtonnent, yeux de phosphore.
« Un malheureux ensorcelé
Dans ses tâtonnements futiles,
Pour fuir un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé ;
Un damné descendant sans lampe,
Au bord d'un gouffre dont l'odeur
Trahit l'humide profondeur,
D'éternels escaliers sans rampe,
Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu’eux ;
(Baudelaire, « L'Irrémédiable », quatrains 4,5,6)
3.
Le navire de l'humanité ? Quelle galère alors ! Le voilà « pris dans le pôle ». Le « i » du navire se retrouve dans le « piège ». Aux ténèbres succède le « cristal », tout aussi emprisonnant. La cause en est complexe. Tous les chemins ne mènent pas à Rome. Ou alors c'est que le Diable est dans la Ville. L'humain est-il voué à se demander pourquoi il chute ?
Images évocatrices, à valeur « d'emblèmes ». L'irrémédiable, c'est l'aporie, la chute. Une plaisanterie diabolique. Une plaisanterie parfaite. Rime signifiante (« irrémédiable/ Diable »). La perfection du Mal (« le Diable fait toujours bien tout ce qu'il fait ! »). Perfection du Mal face à la perfection divine. Parce qu'il est le Mal, ses actions sont toutes aussi fondées en perfection que les actions de Dieu. Le Mal est fatalement maléfique comme le Bien est humainement bénéfique. En s'y opposant, Dom Juan prouve la puissance du Ciel. La forme « fait » commence et clôt le vers 32, la 8ème strophe et la première partie.
« Un navire pris dans le pôle,
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle ;
- Emblèmes nets, tableau parfait
D'une fortune irrémédiable,
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu'il fait ! »
(Baudelaire, « L'Irrémédiable », quatrains 7 et 8)
4.
Verticalité de la chute ; horizontalité du « tête-à-tête ». Le cœur-miroir : introspection. Sombre humanité ; limpidité de l'évidence. L'introspection est un « puits ». Reprise de l'opposition entre le « clair » et l'obscur (« clair et noir »). L'image du puits permet celle de l'eau noire et de l'étoile qui s'y reflète. « l'étoile livide ». Signal spectral opposé au flamboiement du soleil. Un « phare ironique » (il n'éclaire pas l'océan, n'indique pas le port, mais le puits que l'humain creuse en l'humain). Cette introspection n'est pas un examen de conscience parfaitement catholique. C'est un « flambeau » froid, non celui de la grâce divine, mais des « grâces sataniques ». Cette lucidité soulage l'humain (il lève un doute) et est aussi une « gloire » : celle de la victoire du Mal, qui permet au narrateur baudelairien de justifier le trouble de sa conscience. Cette « idée », cette « forme », cet « être », cet « Ange » déchu, cet « ensorcelé », ce « damné », ce « navire prisonnier », c'est l'humain dès qu'il comprend qui il est. Sa puissance est dans la conscience qu'il a du Mal qui l'anime.
« Tête-à-tête sombre et limpide
Qu'un cœur devenu son miroir !
Puits de Vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,
Un phare ironique, infernal,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques,
La conscience dans le Mal ! »
(Baudelaire, « L'Irrémédiable », II).
Patrice Houzeau
Malo, le 7 janvier 2023.