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notes
20 janvier 2023

NOTES SANS TABLEAUX

NOTES SANS TABLEAUX

1.
J'aime beaucoup les « Vers nouveaux » de Rimbaud, les « Poésies de 1872 ». Est-on sûr de la date ? Peu m'importe. Cela ne change pas le goût de mes haricots. J'aime beaucoup les énigmes des « Vers nouveaux ».

2.
Qu'est-ce donc que ce « Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur, / Mon Esprit ! » Un esprit rouge ? Un souffle de révolution, Une voix qui crie : « Industriels, princes, sénats, / Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas ! » Une voix nihiliste alors, jusqu'à en nier les continents (« Europe, Asie, Amérique, disparaissez. ») Et puis après : « Les volcans sauteront ! et l'océan frappé... » Apocalypse.

3.
Autrement m'est fascinant « Mémoire ». Ai entendu il y a quelques années (ou l'ai-je lu?) que ce poème, qui accumule les images, serait un ensemble de notes sur les tableaux d'une exposition. Je me demande même si les auteurs de cette théorie n'avaient pas dit avoir retrouvé un ou plusieurs catalogues justifiant le truc.

Il est vrai que lisant :
« la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ; »,

on pense assez fatalement à un tableau mettant en scène Jeanne d'Arc devant une cité reprise. Ceci dit, le passé simple « eut » indiquerait plutôt l'absence de Jeanne. Les murs du tableau sans Jeanne fait penser Rimbaud à Jeanne et donc nous y fait penser aussi, à l'être Jeanne.

4.
Je n'ai pas trop la patience pour déchiffrer les énigmes. Travail d'universitaire. Je préfère le soupçon d'ivresse que procure l'évocation :

« Les robes vertes et déteintes des fillettes
font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides. »

L'assonance à touches vertes. Atmosphère pâle (« bouillons limpides », « d'or pâle », « les robes vertes et déteintes »). J'ai les jambes lourdes, c'est embêtant. La lourde, en français familier, c'est la porte, ou c'était (je ne sais si le mot est encore employé), cependant que la palourde n'est pas le nom de l'être de l'absence de porte.

5.
Partie III de « Mémoire », cette « Madame se tient trop debout dans la praire / prochaine ». On se demande. Paronymie « ombrelle / ombelle », c'est vrai que ça fait éventail, parasol, ombrelle, l'ombelle, sa structure « pédoncules floraux insérés au même point de la tige » (cf wikipédia).

Une court (après quoi ?). Un homme est parti. Qui y voit la mère d'Arthur et l'absence du père ? J'y pense, et puis après ? Le présent pictural renvoyant au passé du spectateur ? « Elle, toute / froide, et noire, court ! après le départ de l'homme ! » (Rimbaud, « Mémoire », III).

6.

Métaphore : « l'herbe pure », ce sont des « bras épais et jeunes ». Une embarcation : « une barque immobile », plus loin, ce sera un « canot immobile », « mon canot toujours fixe » - on est loin des aventures du « Bateau ivre ».

Un « œil d'eau sans bords ». Vous en êtes le « jouet ». vertige. Des fleurs que l'on ne peut saisir, ailleurs c'est « Pleurant, je voyais de l'or – et ne pus boire. » (in « Alchimie du verbe »). Empêchements. Il partira, l'homme.

Patrice Houzeau
Malo, le 20 janvier 2023

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17 janvier 2023

DE L'UTILITE DES PETITES PORTES VERTES DANS LES ROMANS POPULAIRES

DE L'UTILITE DES PETITES PORTES VERTES DANS LES ROMANS POPULAIRES

1.
« Et s'introduisant à l'intérieur, il referma derrière lui la porte... Puis ce fut un bruit de verrous que l'on tire... de chaînes que l'on tend...
Qu'allait donc faire le bossu en ce lieu sinistre ?... »
(Arthur Bernède, « Belphégor », III, 2).

Arthur Bernède. « Belphégor ». III, 2. « Monsieur Lüchner ». Bellegarde a parfaitement joué son rôle. De l'utilité du regard dans l'empêchement des sottises. Qui nous regarde ? Dieu seul nous voit-il ? Et nos fantômes, nous voient-ils ? Nous voient-ils, ceux que nous ne voyons pas ?

Du côté de chez Papillon, il y a le bossu, sa voiturette et son complice (en salopette). Le baron est sorti. J'ai dû louper quelque chose car je croyais que les Papillon étaient absents pour un bout de temps. Et voilà que. Où l'on apprend que Mathias Lüchner était « d'origine indécise et de pays incertain ». Manière de dire qu'il est louche. Je ne crois pas avoir lu qu'il avait un accent.

A la page suivante, je trouve, à propos du passé de Lüchner, l'adjectif « louche ». Interrogations sur les liens entre le « conseiller artistique » du baron du cacao et le Fantôme du Louvre. Lüchner en secrétaire. Lüchner intercepte et le baron ne recevra pas de coup de téléphone.

Lüchner à Paris. Que va-t-il faire dans cette impasse ? Puis dans cette « bicoque » ? Je trouve le mot « flic » dans une acception que je ne connais pas : « Il [Lüchner] arrêta son moteur, boucla le « flic » adapté au volant,... » (Bernède, « Belphégor », III, 2). Où l'on apprend qu'après s'être introduit, Lüchner « referma derrière lui la porte », et c'est heureux, car on ne sait jamais, défois qu'un malfaisant passât.

2.
« Ménardier proféra un cri de colère... Dans l'atelier, il n'y avait plus que la morte, inerte, pâle et glacée sur son lit de roses qui tachaient de pourpre le velours du divan noir. »
(Arthur Bernède, « Belphégor », III, 2)

Arthur Bernède. « Belphégor ». III, 2. « Pauvre Jacques ! ». Jacques est toujours travesti. Colette a préparé du canard. A cette époque, en 1927, le soir, chez les gens honnêtes et soucieux du monde, on ne regarde pas des animateurs débiter vulgarités et autres énormités, non, on lit le journal. Ce qui permet parfois de lire que l'on va être arrêté.

Belphégor aurait-il empoisonné Bellegarde ? Simone au plus mal. Jacques part-il la retrouver ? Il n'est plus travesti en tout cas ; « il avait sa tête et ses habits ordinaires ».

Parfois, on croit que l'on ne va jamais revenir et l'on revient quand même. Simone est morte. Le cœur. Jacques culpabilise. Oui, mais le Fantôme du Louvre... c'est qu'elle l'a vu (du moins je crois), Simone, le Fantôme, hein... Y a de quoi vous faire flancher du palpitant aussi.

« un grand divan noir » , « les fleurs que j'aimais », l'âme envolée, « et sans doute déjà lointaine », à ce moment-là Jacques Bellegarde eut envie de manger des gaufres, mais ça c'est parce que je ne sais pas quoi dire (les morts, même dans les romans populaires, ça m'intimide) et que j'aime bien les gaufres.

Jacques sauvé de justesse par Chantecoq. De l'utilité de la petite porte verte dont il fut question dans je ne sais plus quel chapitre. Mais enfin, elle était là, et ne s'étant pas envolée, voilà qu'elle sert bien, la petite porte verte. Et puis, hop en voiture. D'ailleurs, c'est Colette qui conduit, ce qui tombe bien, parce que si cela avait été le FFFFFFantôme du Louvre (qu'est-ce qui m'arrive moi), à coup sûr, Simone serait morte une deuxième fois.

Patrice Houzeau
Malo, le 16 janvier 2023.

14 janvier 2023

L'OEIL EST AU BOIS LE CHAT HARET AUSSI

L'OEIL EST AU BOIS LE CHAT HARET AUSSI

1.
Ça a l'air d'une devinette. Quel est l'oiseau, dont, « au bois, [le chant] vous arrête et vous fait rougir » ? Pourquoi rougissez-vous ? A quelle occupation vous livriez-vous lorsque ? Donnez-vous votre langue au chat qui a mangé l'oiseau ?

2.
« L'horloge qui ne sonne pas. » Mesure commune du temps. Les emplois du temps que nous sommes pour les autres. Dehors. Fait froid. A quasi 59 balais, se les geler à 6 heures du matin pour l'art pédagogique et sa croûte, vous m'avouerez.

3.
Il me dit qu'on ne peut pas dire qu'il est vernis. Tableau, chaussures. Bin oui, vernis quoi. La phrase « Il eut été préférable que nous nous carapations » est-elle correcte ?

4.
Une autre devinette rimbaldienne : Quelles sont ces « bêtes blanches » dont on peut trouver les nids dans des fondrières ? Trou plus ou moins profond causé par la pluie. Ça me fait penser aux « Sordidissimes » à Quignard.

5.
J'admire l'érudition et la virtuosité de Pascal Quignard. Commentaire de « Zazie dans le métro » de Queneau tout à l'heure. Drôle de voix quand même. Littérature. J'y tiens. Sinon, qu'il embauchent un clown, un vrai clown je veux dire.

6.
J'admire l'intelligence et la virtuosité à l’œuvre dans « Zazie dans le métro ». Avec humour, il aborde le réel, Queneau, le réel qui satyre (des ennuis), le réel de quoi qu'elles pensent donc les gamines, et les gens avec leurs tronches à défiler, quoi qu'ils cogitent ?

7.
Kyrielle des « il y a ». Anaphore. On va de devinette en devinette. Quels sont cette « cathédrale qui descend » et ce « lac qui monte » ? Illusion d'optique ? Mirage ? Déclin du christianisme et remontée des gouffres ? Teintes grises, noirâtres, humides.

8.
Envie de boissons glacées. Bière glacée. Amertume glacée. Je sirote du café très chaud. Zut qui court je ne sais qui. « C'est comme ça qu'elle est quand elle a un jules, dit Zazie ».

9.
La « petite voiture abandonnée dans le taillis », je ne sais pas pourquoi je pense à une poussette. C'est peut-être pas ça. Du reste, allez savoir ce que c'est. Et d'ailleurs, on s'en moque. C'est le côté étrange qui vaut. La « petite voiture abandonnée dans le taillis » se met à descendre « le sentier ». Poussée par qui la poussette ? Hantée perhaps la poussette dévalante ?

10.
Je note ça dans un petit carnet. En ai déjà paumés, de ces bourrés d'brefs. Bien du naïf là-d'dans. On les r'trouvera pas. Pas Céline ma fiole. Pas le génie du fou. Quel sens du coup de théâtre, le Ferdinand ! Perdus, les manuscrits, - néant ! Des lunes passent, tout à coup, - poum ! les revoilà, ah le Maître dis.

11.
« Une troupe de petits comédiens en costumes ». Des enfants ? Des nains ? Des lointains ? Le cirque de la civilisation ? L’œil est au « bois ». Loin des autres. Chat haret.

12.
A 6 heures et des poussières, en janvier, pas grand monde à la gare routière de Dunkerque un vendredi. Où sont les travailleurs ? Je veux dire comment qu'ils se déplacent ? Le 19 janvier, la grève sera dure, c'est à prévoir. Faut qu'on se manifeste, nous autres, les sans fric.

13.
Dans 5 minutes le bus pour Hazebrouck. Voyageurs rares, pas bien riches. Des mômes aussi. Apprentis, lycéens, des autres aussi, des comment qu'i vont s'en sortir.

14.
Sommeil dans le bus. Ai de plus en plus tendance à m'endormir entre les cours. J'vieillis. Eviter la fausse bienveillance des collègues.

15.
Je relis du Zazie, chapitre 3 : les vécés et la gamine en proie au pervers (c'est Turandot et il n'est pas pervers). Le réel tout ça, repeint à la Queneau, du tout ça pour quoi on vit.

16.
Patience. Bataille. Jeux de cartes. Mon château s'a écroulé depuis des lunes. Un jour, mon cœur, ou ma tête, ça va flancher, et hop dans la zone à pertes, ma pomme. Tombé bonhomme.

17.
Allitération « f » : « Il y a enfin, quand on a faim et soif ». Lancinant le « f », sifflant, fiévreux. Nécessité du retour à la civilisation. Faut parfois sortir du bois. Mais « quelqu'un vous chasse ».

18.
Vais-je dormir chez Zut ce soir ? Garder Miou-miou (c'est le chat) et la tortue Elwa (elle hiberne, et pourquoi Elwa plutôt qu'Eloi, chaipa, c'est Zut qui écrit ça comme ça).

« Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.

Il y a une horloge qui ne sonne pas.

Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.

Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.

Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.

Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.

Il y a enfin, quand on a faim et soif, quelqu'un qui vous chasse. »

(Rimbaud, « Enfance », III)

Patrice Houzeau
Malo, le 14 janvier 2023.

7 janvier 2023

DU PUITS QUE L'HUMAIN CREUSE EN L'HUMAIN

DU PUITS QUE L'HUMAIN CREUSE EN L'HUMAIN

Notes sur le poème « L'Irrémédiable », de Baudelaire.

1.
De quoi parle-t-on ? D'une « Idée, une Forme, un Être ». l'imprécision évoque l'ontologie, la métaphysique, un autre monde, celui de « l'azur ». On n'est pas plus renseigné. Quelque chose plane, plane, et tombe. La Chute de l'Ange ? La chute du rebelle qui « tombe » ni dans la vallée des vivants, ni dans la demeure des morts, mais dans l'oubli du Styx, abandonné des puissances divines (« nul oeil du Ciel » n'y « pénètre »).

L'Ange en « imprudent voyageur ». Peut-on être imprudent quand on est un Ange ? Il faut pour cela que l'Ange soit « tenté », soit fasciné. Le narrateur baudelairien évoque « l'amour du difforme ». Le « difforme » ici compris comme le contraire de la perfection angélique. Se fascinant, l'Ange se corrompt et déchoit.

Évocation de l’expérience du cauchemar, dont on a du mal à se sortir. On s'y débat alors, comme un « nageur » dans les remous. Métaphore du cauchemar en océan, en lieu de noyade (le fleuve Styx). Effet visuel et sonore : le « gigantesque remous pirouettant dans les ténèbres », avec sa prise dans le cauchemar, sa victime qu'ça pirouette et vertige. Le bruit de ce « remous » évoqué par les sonorités à la rime « -eur », « -orme », « -èbres », « ou », rappelle les chansons des « fous » autant que le son du ressac.

« Une Idée, une Forme, un Être
Parti de l'azur et tombé
Dans un Styx bourbeux et plombé
Où nul œil du Ciel ne pénètre ;

Un Ange, imprudent voyageur
Qu'a tenté l'amour du difforme,
Au fond d'un cauchemar énorme
Se débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres !
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les ténèbres ; »
(Baudelaire, « L'Irrémédiable », 3 premiers quatrains)

2.
Parti d'une Idée, d'une Forme, d'un Être, voilà l'humain, passant par l'Ange, « malheureux ensorcelé ». Ténèbres. « Tâtonnements futiles ». Image ; « un lieu plein de reptiles ». Serpent, symbole du Mal. Enfermement. Pour retrouver la lumière, nécessité de trouver une issue, la « clé ».

Par qui ou quoi l'humain « malheureux » est-il « ensorcelé » ? Le voilà « damné ». Le mot signale le maléfique. Dans les ténèbres toujours, « descendant sans lampe », « au bord d'un gouffre ». « D'éternels escaliers sans rampe » symbolisent cette descente aux Enfers.

Dans cette approche du gouffre, la vision est le sens le plus sollicité. Les ténèbres ne sont pas vides, mais peuplées de « monstres visqueux ». Du serpent, image de la présence du Mal dans le réel, on passe aux « monstres » indicibles, aux créatures surnaturelles. Lovecraft en peuplera le monde insinuant qui sans cesse déborde sur notre monde. Fascination : les « yeux de phosphore ». La fascination estompe l'en-dehors du fascinant. Le réel fascinant se substitue à tout autre réel.

Le choix de l'octosyllabe souligne la rapidité de la chute. Chaque quatrain est une marche de ces « escaliers sans rampe » qui signalent la chute. Au point se substitue le point-virgule : ni phrase, ni chute ne s'arrêtent. L'image est sollicitée : suite de miniatures qui rappellent l'art des graveurs. Tableaux où l'ombre est omniprésente, ne laissant apparaître que des fragments : nageur dans le remous, mains qui tâtonnent, yeux de phosphore.

« Un malheureux ensorcelé
Dans ses tâtonnements futiles,
Pour fuir un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumière et la clé ;

Un damné descendant sans lampe,
Au bord d'un gouffre dont l'odeur
Trahit l'humide profondeur,
D'éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu’eux ;
(Baudelaire, « L'Irrémédiable », quatrains 4,5,6)

3.
Le navire de l'humanité ? Quelle galère alors ! Le voilà « pris dans le pôle ». Le « i » du navire se retrouve dans le « piège ». Aux ténèbres succède le « cristal », tout aussi emprisonnant. La cause en est complexe. Tous les chemins ne mènent pas à Rome. Ou alors c'est que le Diable est dans la Ville. L'humain est-il voué à se demander pourquoi il chute ?

Images évocatrices, à valeur « d'emblèmes ». L'irrémédiable, c'est l'aporie, la chute. Une plaisanterie diabolique. Une plaisanterie parfaite. Rime signifiante (« irrémédiable/ Diable »). La perfection du Mal (« le Diable fait toujours bien tout ce qu'il fait ! »). Perfection du Mal face à la perfection divine. Parce qu'il est le Mal, ses actions sont toutes aussi fondées en perfection que les actions de Dieu. Le Mal est fatalement maléfique comme le Bien est humainement bénéfique. En s'y opposant, Dom Juan prouve la puissance du Ciel. La forme « fait » commence et clôt le vers 32, la 8ème strophe et la première partie.

« Un navire pris dans le pôle,
Comme en un piège de cristal,
Cherchant par quel détroit fatal
Il est tombé dans cette geôle ;

- Emblèmes nets, tableau parfait
D'une fortune irrémédiable,
Qui donne à penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu'il fait ! »
(Baudelaire, « L'Irrémédiable », quatrains 7 et 8)

4.
Verticalité de la chute ; horizontalité du « tête-à-tête ». Le cœur-miroir : introspection. Sombre humanité ; limpidité de l'évidence. L'introspection est un « puits ». Reprise de l'opposition entre le « clair » et l'obscur (« clair et noir »). L'image du puits permet celle de l'eau noire et de l'étoile qui s'y reflète. « l'étoile livide ». Signal spectral opposé au flamboiement du soleil. Un « phare ironique » (il n'éclaire pas l'océan, n'indique pas le port, mais le puits que l'humain creuse en l'humain). Cette introspection n'est pas un examen de conscience parfaitement catholique. C'est un « flambeau » froid, non celui de la grâce divine, mais des « grâces sataniques ». Cette lucidité soulage l'humain (il lève un doute) et est aussi une « gloire » : celle de la victoire du Mal, qui permet au narrateur baudelairien de justifier le trouble de sa conscience. Cette « idée », cette « forme », cet « être », cet « Ange » déchu, cet « ensorcelé », ce « damné », ce « navire prisonnier », c'est l'humain dès qu'il comprend qui il est. Sa puissance est dans la conscience qu'il a du Mal qui l'anime.

« Tête-à-tête sombre et limpide
Qu'un cœur devenu son miroir !
Puits de Vérité, clair et noir,
Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal,
Flambeau des grâces sataniques,
Soulagement et gloire uniques,
La conscience dans le Mal ! »
(Baudelaire, « L'Irrémédiable », II).

Patrice Houzeau
Malo, le 7 janvier 2023.

2 janvier 2023

RIMBAUD A FANTAISIE

RIMBAUD A FANTAISIE

1.
Les recueils de poésies, ça s'ouvre et ça se ferme au gré de notre fantaisie. Ça s'ouvre à fantaisie, expression qui n’existe pas mais pourquoi non ? On dit bien « à volonté ». Je m'y plonge, picorant des vers.

2.
Voilà « L'eau verte » de l'océan qui « pénétra ma coque de sapin », qu'il dit, prosopopée, le « Bateau ivre » rimbaldien. Rimbaud en « bateau ivre » : quel autoportrait !

Rythme (2/4/2/4). L'allitération « v », « verte, vins, vomissures, lava », tisse un fil, une sorte de basse sur laquelle se détachent labiales et dentales (« pénétra », « sapin », « taches », « bleus ») pour finir sur la répétition de la palato-vélaire [g]. Le monosyllabe « bleus » est ainsi mis en évidence juste après la césure.

« Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin. »
(Rimbaud, « Le bateau ivre »)

3.
Voilà le noir de « l'encre de Chine », de la « poudre noire », de « l'ombre ». Qu'appelle-t-il ses « filles », ses « reines », celui-là ? Fantasmes, rêveries sur les ombres des murs (le narrateur vient de se « jeter sur le lit »), rêverie sur le dessin ? Je ne sais quelle « poudre noire » (poussière ? suie?) évoque un « agréable goût d'encre de Chine », et dans « l'ombre », le narrateur affirme la vision de ses « filles », de ses « reines ».

« Avivant un agréable goût d'encre de Chine une poudre noire pleut doucement sur ma veillée, - je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et tourné du côté de l'ombre je vous vois, mes filles, mes reines ! »
(Rimbaud, « Phrases [II] »]

4.
Comme des notes, des bribes, souvenirs, réminiscences d'un roman. Des notes fantômes sur des absents, des disparus : « la petite » est « morte », la « jeune maman » est « trépassée », le « petit frère » est aux Indes. Il n'y a plus personne dans les lieux évoqués dans « Enfance II », de Rimbaud (« hameaux sans coqs, sans enclumes »), alors qu'il y a tant de monde dans la première partie du poème : « dames qui tournoient sur les terrasses voisine de la mer, (…) jeunes mères et grandes sœurs aux regards pleins de pèlerinages, sultanes (...) princesses (…), petites étrangères et personnes doucement malheureuses.»

La foule des figurants et leurs éventuels échanges sentimentaux (le narrateur était-il au théâtre, à l'opéra, au musée ?) produit-elle de « l'ennui » ? (« Quel ennui, l'heure du « cher corps » et « cher cœur »), cependant que les lieux désertés appellent la présence magique, la vision : « Des fleurs magiques bourdonnaient. (…) Des bêtes d'une élégance fabuleuse circulaient » ?

« Enfance I » commence par l'évocation de « plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques. ». « Enfance II » se termine par celle de la « haute mer faite d'une éternité de chaudes larmes. »

5.
Entendez-vous, vous aussi, battre les « cils noirs sous les silences » ? « Sous le silence », une multitude de sons que l'on s'imagine. Un monde sous le monde. La modernité nous le remplit de bruits, de rythmes, de vulgarités politiques, de slogans, d'éléments de langage, d'injonctions. Nous devons être occupés. Malheur au rêveur qui couperait les sons du monde pour se laisser bercer par le monde sous le silence.

Electricités, crépitements, royautés : le monde minuscule des petites choses. Les sœurs y sont toutes puissantes à décréter la « mort des petits poux ». Le monde minuscule est aussi celui de la vie et de la mort. Un silence de mort, comme il est peuplé.

« Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux. »
(Rimbaud, « Les chercheuses de poux »)

Patrice Houzeau
Malo, le 2 janvier 2023.

 

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1 janvier 2023

REVELATIONS AUTOUR D'UN TROU

REVELATIONS AUTOUR D'UN TROU

Notes sur le chapitre 5 de la deuxième partie de « Belphégor » ("Belle fait gore" ? Comme dans un film de Jean Rollin alors ?), de Arthur Bernède.

« - C'est fou !... C'est insensé... C'est à croire que j'ai rêvé ! »
(Arthur Bernède, « Belphégor », deuxième partie, chapitre 5 [Ménardier])

1.
Bernède. « Belphégor ». II,5. « Où Ménardier lance un défi à Chantecoq ». Relève au Louvre. y en a, i vont au dodo ; y en a, i vont au turbin. Une odeur de « flacon de pharmacie ». C'est louche, dit Marie-qui-louche, qui d'ailleurs n'était pas là, puisqu'elle était en train de prendre une douche, ou de chasser la bête farouche, ou d'observer la géométrie du vol des mouches.

2.
Ménardier sort du cosmos où Belphégor l'avait envoyé. Un trou dans le socle. Le père Bizot n'a pas « perdu la tête ». C'est-à-dire qu'il l'a retrouvée (c'est sa femme, la mère Bizotte, comme on dit, même qu'on l'appelle aussi la mère Biscotte (mais ça c'est pas gentil), qui, pour lui faire une farce – faut dire qu'c'est une farceuse, la mère Bizotte - l'avait cachée dans un tiroir, parmi des mouchoirs, des bavoirs, des crachoirs, des racloirs, des abattoirs, et qu'c'est terroirs).

3.
Ménardier raconte sa rencontre avec le Fantôme. Tout le monde est effaré effrayé époustouflé fasciné figé. Rentre Chantecoq, simple, élégant, discret, posé, chapeau de feutre gris « légèrement rabattu sur les yeux » (ça fait genre acteur de cinéma), bermuda à fleurs, fausse barbe, faux nez, fausse moustache, faux cils, perruque et perroquet (mais ça c'est pour faire couleur locale).

4.
Les animaux étant interdits au Louvre (poux et morpions compris, mais parce que la puissance publique n'est pas qualifiée pour investiguer, ça fait des lustres que Mona Lisa a envie de se gratter et a donc cet air bête et vaguement « ne faites pas attention à moi, je ne fais que rester là »), on aurait normalement dû signifier à Chantecoq d'aller se faire cuire un œuf. Mais comme tous étaient fascinés par la narration ménardière, nul ne prêta attention à l'intrus spéculatif.

5.
Chantecoq contempla le trou dans le socle, trouva la ferrure, et laissa son oreille vagabonder du côté de Ménardier qui disait qu'il se demandait quoi donc avait bien pu hein ? Chantecoq, ayant récupéré son oreille (il a le bras long), expliqua :
« Un trésor caché » ! Oh ! « Dans un coffre Renaissance ! » ! Oh ! Une ferrure du seizième siècle ! Oh ! « Les armes des Valois ! Oh ! « Des gaz somnifères » (poil au derrière, crut bon d'ajouter le perroquet aimablement prêté pour les besoins du scénario par la mère Bizotte – quelle rigolote, celle-là).

6.
Tout le monde s'épata s'étonna se stupéfia. Ménardier se renfrogna, puis s'éclaira et une fois que, eh bien, tiens, annonça claironna que le Fantôme du Louvre n'allait pas tarder à compter les jours et les nuits dans une cellule de prison.

7.
Chantecoq va-t-il se faire coiffer la crête par l'inspecteur Ménardier ? Eloge de Ménardier. Estimation de la malice peu commune de Belphégor. Et pour tout dire, qu'ce soye un « innocent » qui s'artrouverait à poireauter au zonzon n'étonnerait pas le roi des détectives, qui en profita pour sortir son pipeau pour interpréter le célèbre air de la Réforme Blanquer, accompagné au crincrin pour les besoins de la comédie musicale par le perroquet de la mère Bizotte et au djembé par le conservateur du musée du Louvre.

Patrice Houzeau
Malo, le 1er janvier 2023.

30 décembre 2022

ON N'ARRÊTE PAS LE PASSÉ

ON N'ARRÊTE PAS LE PASSÉ

« … j'ai pu me rendre compte qu'il existait, dans ce pays, un grand nombre de sociétés secrètes extrêmement puissantes et qui ont des ramifications un peu partout. »
(Arthur Bernède, « Belphégor », 2ème partie, chapitre 4 [Ménardier])

Notes sur le chapitre 4 de la 2ème partie de « Belphégor », d'Arthur Bernède.

« … j'ai pu me rendre compte qu'il existait, dans ce pays, un grand nombre de sociétés secrètes extrêmement puissantes et qui ont des ramifications un peu partout. »
(Arthur Bernède, « Belphégor », 2ème partie, chapitre 4 [Ménardier])

1.
Bernède. « Belphégor ». II, 4. Où il est question d'un « trésor » et de la dynastie des Valois (1328-1589). Chantecoq élabore ; Ménardier tâtonne et se débat. Le Fantôme a de sérieuses raisons ; nous aussi, et nous hantons parfois des lieux à la recherche d'on ne sait quoi.

2.
Un anarchiste ? Du « génie infernal » du Fantôme du Louvre. Politique et sociétés secrètes. Complotisme. Bernède évoque Pierre Benoît. Ferval tend un piège. De l'utilité policière des « petits villages du Nord ».

3.
Troisième nuit de Ménardier chez les « Dieux barbares » du Louvre. Je me demande si cette salle dite des « Dieux barbares » a jamais existé. « A la même heure », à l'église Saint-Germain-l'Auxerrois... « la petite lampe qui ne doit s'éteindre jamais ».

4.
Les visiteurs de la nuit. Retour du « bossu mystérieux ». La dalle à la fleur de lys. Ça me rappelle « L'Or du diable », la série télé (1988) de Jean-Louis Fournier sur l'histoire étonnante de l'abbé Saunière et du trésor qu'il aurait découvert à Rennes-le-Château. Il y a aussi une dalle dans l'histoire de l'abbé Saunière, la « dalle du Chevalier ».

5.
La dalle amovible. Les dessous de l'église. Souterrain, rats, crapauds, porte en chêne, trois coups. Le Fantôme du Louvre reçoit de la visite. L'étrange tube dont se munit Belphégor. Ah tiens, un souterrain qui mène au Louvre. On n'arrête pas le passé.

6.
Un « escalier exactement semblable » : symétrie donc. Résolution d'une énigme : on sait maintenant comment le Fantôme pénètre dans le Louvre. Ça rappelle le Fantôme de l'Opéra. « Invisible dans la nuit ».

7.
Malaise dans la salle. Le Fantôme au masque à gaz. Trois hommes à terre. La clé est sous le socle. Une autre dalle à la fleur de lys. La symétrie se poursuit. Le blason des Valois. Un coffre ? Qu'y-a-t-il dedans ?

Un coffre dans un roman populaire, c'est soit un trésor, soit des parchemins, une carte, des documents précieux, car si le Fantôme y découvrait un Dark Vador (et repose-toi bien) à monter soi-même ou un recueil de recettes de cuisine, ce serait rigolo mais, d'un point de vue narratif, incongru.

8.
Les visiteurs de la nuit emportent le coffre. Les « historiens et les architectes du Louvre » ne savent pas tout. Un trésor. Un « objet » dans la bibliothèque. Réapparition des lettres volées. Jacques Bellegarde va-t-il tomber dans le piège que lui tend le bossu mystérieux aux ordres du Fantôme ?

9 .
Ai revu hier soir « 8 Femmes », de François Ozon, d'après la pièce de Robert Thomas. Hommage à la littérature policière à énigme (avec révélations en cascade et huis-clos dramatique), tout autant qu'au talent d'Hitchcok à métamorphoser le kitsch en rêverie fascinante.

Patrice Houzeau
Malo, le 30 décembre 2022.

28 décembre 2022

SCENE DE COMBAT DE RUE AVEC FANTÔMES

SCENE DE COMBAT DE RUE AVEC FANTÔMES

Notes sur les chapitres 7 et 8 du manga « Red garden », de Kirihito Ayamura, d'après la série animée du studio Gonzo (volume 2, éditions 12bis, 2008) .

«  - Alors, il y a d'autres combattantes que nous... »
(Kirihito Ayamura, « Red garden » 2, chapitre 8 [Kate])

1.
Kirihito Ayamura. « Red garden 2 ». « Introduction ». New-York avec un nom de président. La perte des souvenirs de la nuit précédente. Pourquoi « la nuit précédente » ? Je ne sais pas ; je n'ai pas lu le tome 1. Une morte. Et elles aussi, les quatre filles de l'école, « mortes » qu'on leur dit qu'elles sont (quelle annonce !).

2.
Il y a un tueur, une mystérieuse, un « journal intime commun », une fêtarde, une rebelle, une « timide et réservée », une parfaite "élève parfaite", il n'y a pas d'électronicienne en Allemagne, pas de perroquet moqueur, pas de petite fille effrontée qui tanne tout le monde pour prendre le métro alors qu'il est en grève, pas de marin en noir et blanc qui cherche des trésors et qui trouve des âmes. On ne met pas tous ses fantômes dans la même fiction.

Tous ces fantômes là, ça me rappelle la chanson de Tegan and Sara : « Walking with a Ghost » (2004), basée sur une suite de répétitions qui contredisent l'affirmation : « You're out of my mind, out of my mind » puisque justement, alors qu'elle « marchai[t] avec un fantôme » (« I was walking with a ghost ») et qu'elle l'a évincé (« I said : « Please, please, don't insist ») elle ne cesse pourtant de répéter qu'il est « hors de son esprit », comme si cet « hors de son esprit » l'avait coincé dans la boucle d'une synchronie. De quoi parle cette chanson ? De l'amour qui persiste, des séquelles d'un viol, de quelqu'un qui a eu trop d'influence, d'une image de soi dont on ne veut plus, d'une présence invisible ?

3.
Elle ne croira jamais qu'elle a été assassinée. Une autre doit y aller. Elle reviendra « avant la fermeture ». Une autre crie qu'elle n'ira pas. On dirait un chien vampire qui s'avance dans la perspective. Le ciel sombre, on dirait un filet. Est-ce le vent ? Est-ce cette multitude de papillons blancs ?

4.
Une croit qu'elle est « fichue ». Une autre part. Quelqu'un observe la scène (il a des jumelles). La petite morte, elle a un nom de rose, file le long d'une paroi. L'être bondit (ce qui est ontologiquement intéressant). Une fille aux yeux voilés.

5.
Dans la rue, un groupe de filles combattantes. Un zombie volant ? Le zombie se lance sur la fuyante. « Red garden » est un manga du genre « thriller surnaturel » (je lis ça sur Wikipédia) ; il comporte des scènes relativement violentes. Efficace dynamique des traits, une spécificité de bon nombre de mangas. Et soudain, cendres : une multitude de petits points dessine les contours de ce qui disparaît.

6.
Autre lieu. Absence du classique : « Pendant ce temps-là... » des bandes dessinées européennes. Un docteur, un jeune homme inquiet. Doit-elle se « transformer en monstre » ?

7.
« Les morts deviennent cendres » : « Ashes to ashes, dust to dust ». C'est le lot commun à nous autres, « d'être poussière et de retourner à la poussière » (Genèse 3:19). « S'endurcir », certes... « d'autres combattantes ». En voilà une, cheveux clairs, visage d'angle, costume noir, et de quoi frapper. Accroupie, perspicace, elle reconnaît Kate.

8.
Un fantôme passe dans le ciel. M'évoque une nurse volante. D'ailleurs, elle atterrit. Décidément, j'aime bien les histoires à fantômes moi. Ça doit avoir un rapport avec mon projet existentiel, comme dit l'autre en mangeant une gaufre. La cheffe n'est pas contente. Gifle. Pourrait-elle tuer des mortes ?

9.
Anna porte un masque effrayant. Anna sourit. Anna est contente d'avoir des fleurs. Anna a les yeux fiévreux. Le dessinateur a du talent.

10.
Peut-on oublier la douleur des autres en oubliant la sienne ? Peut-on donner un rendez-vous à un revenant pour lui demander pardon de n'avoir pas « montré de larmes » ? Parfois, la perception est si intense que le réel soudain nous paraît perméable à l'invisible. Rose ouuiiine. Une fille « sait quelque chose ».

Patrice Houzeau
Malo, le 28 décembre 2022.

28 décembre 2022

L'AUTRE SCENE EST DEJA NOTRE SCENE

L'AUTRE SCENE EST DEJA NOTRE SCENE

Notes sur le sonnet « Le rêve d'un curieux », de Baudelaire.

1.
Le narrateur baudelairien s'adresse au lecteur, et le tutoie. Oxymore : « la douleur savoureuse ». Le narrateur cherche à exprimer la particularité, la singularité de certains sentiments. Simplicité de l’expression : « J'allais mourir » qui mêle la confidence au ton de conversation amicale des deux premiers vers. Qu'est-ce qu'une « âme amoureuse » ? Peut-être une âme pleine de désirs ? Et en quoi cette « âme amoureuse » serait-elle singulière ? Sans doute parce que ce « désir » qui l'anime est « mêlé d'horreur », qu'il est le lieu du « mal particulier », celui du fantasme et de la fascination morbide. N'est-ce pas le cas d'un grand nombre d'âmes ? Sinon, nous ne lirions pas tant d'histoires horrifiques. Est-ce pour en avoir la confirmation que le narrateur baudelairien, en le tutoyant, s'adresse au « lecteur », son « semblable hypocrite », ce « frère » ?

« Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse,
Et de toi fais-tu dire : « oh ! l'homme singulier ! »
- J'allais mourir. C'était dans mon âme amoureuse,
Désir mêlé d'horreur, un mal particulier ;
(Baudelaire, « Le rêve d'un curieux », premier quatrain)

2.
Le vers 5 du sonnet ne comporte pas de verbe. Un état d'esprit ambivalent. Du reste, pas de rébellion, pas de refus de la mort (« sans humeur factieuse »). Accentuation ternaire évoquant le rythme régulier du sable qui coule, image du temps. La répétition de la dentale [t] évoque le tourment et souligne rythmiquement l’expressivité de l'adjectif « âpre ». C'est ici la septième syllabe qui sonne, comme un accord après une montée, et avant le relâchement de la séquence « et délicieuse ». Nouvelle expression de l'ambivalence : la « torture âpre et délicieuse ». Accentuation ternaire que l'on retrouve dans le vers 8 : le narrateur baudelairien se détache du monde au rythme du temps qui passe et qui rend l'attente toujours plus « âpre et délicieuse ». Diérèses à la rime, évoquant la subtilité, voire la préciosité, des sentiments qui animent le narrateur.

« Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture était âpre et délicieuse ;
Tout mon cœur s'arrachait au monde familier. »
(Baudelaire, « Le rêve d'un curieux », second quatrain).

3.
Le titre du sonnet est basé sur un jeu de mots. Une personne « curieuse » peut être un caractère original, mais aussi quelqu'un qui éprouve de la curiosité. La formule « avide du spectacle » rend possible cette interprétation. Mais si ça se trouve, je me goure, et je m'en fiche bien, car voilà. Le narrateur baudelairien se compare à un « enfant » et l'autre monde se tient sur une autre scène. Ce qui sépare l'enfant de cet autre monde, c'est un « rideau ». La vérité de l'autre monde ne peut être révélée au vivant, cet enfant irréfléchi. D'ailleurs, elle n'est pas « révélée » par de saintes écritures, mais elle « se révèle », quand le rideau se lève, ou plutôt quand il tombe. Virtuosité baudelairienne : le jeu des labio-dentales [f] et [v] dans le vers 11.

« J'étais comme l'enfant avide du spectacle,
Haïssant le rideau comme on hait un obstacle...
Enfin la vérité froide se révéla : »
(Baudelaire, « Le rêve d'un curieux », premier tercet)

4.
Un croche-pattes donc le réel s'arrêta. Je sais maintenant pourquoi ce poème me plaît. Un écho dans ma mémoire curieuse : le « J'étais mort sans surprise » me rappelle le « Il est mort sans surprise » de la chanson « The Partisan », de Léonard Cohen. Il est vrai que lorsque je suis tombé, il ne me semble pas que j'ai eu le temps d'être surpris. Et s'il y eut surprise, je ne m'en souviens pas. L'ambivalence des sentiments qui animait l'âme du narrateur est dissipée par la « terrible aurore ». Virtuosité encore, ces échos « mort / aurore », « sans surprise / terrible ». Après la pause à la rime, rejet de la forme « m'enveloppait ». Retour du ton de la conversation, de l'anecdote racontée (« - Eh quoi ! N'est-ce donc que cela ? », et le « a » comme exclamation ironique) pour finir sur l'énigmatique : « La toile était levée et j'attendais encore. » Le mort n'est donc pas mort, puisque cette révélation n'est qu'un songe. L'autre scène est déjà notre scène. L'autre scène n'est peut-être jamais que notre scène. Et il n'y a rien derrière le rideau.

« J'étais mort sans surprise, et la terrible aurore
M'enveloppait. - Eh quoi ! n'est-ce donc que cela ?
La toile était levée et j'attendais encore. »
(Baudelaire, « Le rêve d'un curieux », second tercet).

Patrice Houzeau
Malo, le 28 décembre 2022.

28 décembre 2022

UN DOIGT NOIR DANS UN OEIL NOIR

UN DOIGT NOIR DANS UN OEIL NOIR

Notes et ceci-cela sur les chapitres 2 et 3 de la deuxième partie de « Belphégor », de Arthur Bernède.

1.
« - Et j'ai constaté qu'il portait des gants noirs, grâce auxquels il pouvait, sans risquer de se trahir, manipuler les objets les plus divers. »
(Arthur Bernède, « Belphégor », 2ème partie, chapitre 2 [Chantecoq])

Bernède. « Belphégor ». « Première enquête ». Gautrais s'entend tout de suite bien avec les chiens de garde (bin tiens). Chantecoq est chez Mlle Desroches et note « dans son esprit », avec la plume de son cerveau donc.

Le Fantôme du Louvre porte des « gants noirs », parce que s'ils étaient blancs, ça paraîtrait curieux, hein, un fantôme tout en noir avec des gants blancs. En tout cas, pour les empreintes, c'est cuit. Vous me direz, les empreintes digitales d'un spectre, c'est-i possible ?

« - C'est infiniment curieux ! » qu'il dit Chantecoq (Arthur Bernède emploie la forme « définit » et c'est curieux aussi, le verbe « définir » comme introducteur du discours). Maurice et Chantecoq visitent le jardin. Belphégor n'était pas dans le bosquet. Mais alors comment a-t-il fait avec le mur ?

« une petite porte en vert sombre » puis « une architecture d'une bizarrerie ultra-moderne ». Ce qui me fait penser à la série télé allemande de Lars Kraume, « Bauhaus – Un temps nouveau » que l'on a pu voir sur Arte et qui raconte l'histoire de l'école d'art fondée par Walter Gropius en 1919 à Weimar. J'en ai vu un épisode, ça m'a plu. C'est vif, intelligent et swing. L'atelier de Simone, - c'est une artiste -, un « étrange studio ».

Belphégor a-t-il des « ailes » ? Comme l'Icare des disques de Led Zeppelin. Le Belphégor passe dans le ciel. La « troublante et morbide beauté » de Simone : ça devient gothique. Va-t-elle nous chanter du Robert Smith ? Belphégor, le bandit qui bondit.

Simone : rupture et la passion toujours et encore pour Jacques. Sinon quoi, elle le tuerait et se tuerait ensuite. Y a des histoires comme ça. Exténuée, Simone, et Elsa, soucieuse. Chantecoq s'en va, sûr de sa victoire. Il ne doute de rien, c'est un roi.

Moi, après ça, j'ai eu des ennuis de serrurerie et j'ai pensé que ce serait bien pratique de pouvoir comme Belphégor apparaître là où bon me semble, comme si je pouvais passer les murailles.

2.
« Je remarquai seulement qu'il était bossu et qu'il tenait à la main un revolver qui indiquait clairement qu'il était prêt à m’expédier dans l'autre monde si je manifestais le moindre signe d’existence. »
(Arthur Bernède, « Belphégor », 2ème partie, chapitre 3 [Bellegarde])

Bernède. « Belphégor ». « Les bonbons empoisonnés ». Belphégor en faussaire. Le Fantôme du Louvre serait-il un faux fantôme ? La statue de Belphégor serait-elle une fausse statue ? Belphégor ne serait-il pas Belphégor ? Certains tableaux du Louvre seraient-ils de faux tableaux ?

Retour de Jacques Bellegarde. Colette s'en doutait et soupire. Le piège de l'ami soudainement gravement malade. Le piège de la fausse panne, la nuit, sur une route déserte. Le retour du bossu mystérieux. Plouf ! mais Jacques n'a pas coulé.

Le Fantôme a des hommes de main. « les lettres B et G du mot Belphégor ». Bellegarde constate, une fois de plus, l'ignominie belphégorienne. Le 1er de l'an, vais-je boire du crémant et manger du boudin blanc ?

Chantecoq, dans son cerveau, il a de l'intelligence qui « rayonne ». C'est pour ça, parce que sinon, si Chantecoq avait été crétin, Belphégor stupide, Colette idiote et Bellegarde ahuri, le roman aurait été tout autre, genre Belphégor n'est pas mort, et il bave encore.

Jacques Bellegarde doit disparaître ; ça l'embête assez, notez bien. Chantecoq a réponse à tout. Pendant que Jacques réfléchit, Colette reçoit des chocolats. Le piège de la boîte de bonbons envoyée sous un nom d'emprunt. Il ose tout, Bernède.

Chantecoq, en héritier de Sherlock Holmes, fait de la chimie. Belphégor s'est mis son doigt noir dans son œil noir. Bellegarde disparaît. Belphégor va-t-il tomber dans le piège ? Le commissaire Juve va-t-il enfin mettre fin aux sinistres exploits de Fantômas ? Le presbytère va-t-il conserver tout son charme et le jardin tout son éclat ? A qui sont ces saucissons secs, et pour qui sont ces serpents qui sifflent, cependant qu'en attendant que sèchent ses chaussettes, l'archiduchesse chante et rit de ses sottises, ? Et qu'en pense Arsène Lupin ?

Patrice Houzeau
Malo, le 28 décembre 2022.

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