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BREFS ET AUTRES
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notes
6 décembre 2022

IL Y A DES LETTRES QU'ON NE PRONONCE PAS ICI

IL Y A DES LETTRES QU'ON NE PRONONCE PAS ICI.

 

Notes sur « Le Piano sauvage », une aventure de Philémon par Fred (scénario et dessin), publiée dans Pilote des numéros 456 à 469, puis en album en 1973, réédité en 1985 augmenté de deux histoires courtes : « Deux ombres au tableau » et « La bonne soupe ».

1.
Qui commence par un rappel. Philémon tombe dans un puits puis sur la lettre A. Attention avec vos lampes, elles peuvent être naufrageuses.

2.
De l'utilité des bouchons pour les bateaux en bouteille lorsqu'une tempête les envoie valser sous les eaux. Philémon tombe dans un plafond liquide.

3.
Philémon n'écoute pas le réel paternel puisque Philémon rêve (c'est que Philémon aime tant à plonger dans ses songes qu'il finit océanique). Arrivée de l'oncle Félicien et de sa pipe, laquelle fait des « pfoufs ».

4.
Félicien gloupe un godet mais, surpris, le pschrrrttt... aussi vite. Il y a des lettres que l'on ne prononce pas, « pas ici... ».

5.
Excédé des fantaisies, le paternel cartésien prend la porte, des imprécations plein le phylactère (du coup, comment voulez-vous qu'il se rende compte du bizarre qu'elles sont les choses défois ?). Félicien rallume sa pipe et sa « logique ».

6.
Se promenant dans les cases et entre les jambes de Philémon, dont je constate qu'il a les pieds nus, et de Félicien, qui porte des bottes, le chat blanc fait soudain part au lecteur de son vertige. Il y a plusieurs chemins pour là-bas.

7.
C'est par « le petit bout de la lorgnette » que Philémon éprouvera les effets de l'analogie (ce qui est en haut est-il semblable à ce qui est en bas ? Un globe éducatif peut-il servir de moyen de transport ?).

8.
Peinard, le Félicien continue à fumer sa pipe (« pfouf, pfouf ») tandis que Philémon s'artrouve dans les ailleurs océaniques.

9.
Pour celui qui « traverse l'atlantique à pied en solitaire » (et ses pas sur les flots verts et bleus faisaient « floutch »), le verbe « noyer » n'a pas de sens.

10.

Quand on campe dans l'Atlantique, il ne faut pas s'attendre à manger chaud.

Philémon n'a pas confiance et manque de se noyer. Une ancre le sauve et le voilà dans les airs et à bord d'une nacelle à tête de cocasse bestiole.

11.
Pour la deuxième fois en trois planches, Philémon se fait pousser dehors (vous verrez qu'il va finir par s'attirer des bricoles).

12.

Cette histoire étant pleine de rebondissements, lorsque dans un pays, vous vous mettez à rebondir sur les pelouses (par ailleurs d'un bleu d'herbe rare), il faut s'attendre à quelque interdiction du dit « rebondir ». Et le policier zailé joua de la trompette (ou de kekchoz dans le genre à souffler dedans pour faire du son).

13.

Il est temps que Justice se fasse : même l'incongru a ses règles. Sinon, c'est n'importe quoi et on a toujours raison de se rebeller contre le n'importe quoi. On notera que le « Palais de Justice » est perché.

14.

Philémon est au ban des accusés. Tous les êtres présents portent de larges ailes de papillon, sauf Philémon, bien entendu.

15.

C'est que Philémon n'étant pas natif du lieu (le « N »), ses ascendants n'ont pas connu l'évolution naturelle (induite par la nécessité de s'élever) dont le dessinateur Fred fait l’exposé à la page 28 de l'album dont je vous cause et qui a pour titre « Le Piano sauvage ».

16.

Le théâtre de la Justice a parfois recours à un souffleur. De la gravité des actes de Philémon (je vous l'avais bien dit qu'il finirait par s'attirer des bricoles...)

17.

J'ai dû déjà l'écrire que la large tête de la dame blonde en robe bleue et jaune et aux longs gants roses qui commente la condamnation de Philémon (« Terrible sentence » dit-elle) me fait penser aux illustrations de l'Alice de Lewis Carroll, aussi aux chansons du groupe Genesis du temps de Peter Gabriel.

18.

Il fallait y penser pour utiliser les zébrures du zèbre comme barreaux courbes d'une cage. En attendant le concert, restez dans vos zèbres.

19.

La garde volante se charge de Philémon : il faut bien que la sentence s’exécute, sinon à quoi bon condamner des innocents.

20.

L’exécution étant publique, des places sont à vendre. Et hop du toboggan à l'habit queue de pie, voilà un condamné bien élégant.

En attendant le lâcher de piano. Je reconnais Toulouse-Lautrec dans le public.

21.

Le piano est lâché. Philémon esquive avec agilité mais « Bong ! » tout de même. Blong ! Certes mais BlinglCklink aussi ! Les choses ne tenant parfois qu'à un accord, Philémon est donc libre et prend l'ascenseur (il n'a pas le choix).

22.

Labyrinthe au palace. Philémon réveille une vieille connaissance.

Philémon prend l'initiative mais gare au tapis enroulant.

23.

Défois derrière les portes... Quand passe le tapis... Autant en emporte le violon voletant là-bas, avec son cortège de feuilles mortes qu'on dirait les mains coupées d'un poème d'Apollinaire... En attendant les croissants... La concierge ne sait plus dans quel escalier elle a disparu... La sortie est dans l'armoire...

24.

Le monsieur qui ressemble à un dessin représentant Robinson Crusoé dans je ne sais plus quel volume du passé, se plaint de la qualité du réel, lequel pleure abondamment.

25.

Interlude.

L'âne-qui-rit Anatole se moque de Philémon, lequel lui annonce une autre histoire.

26.

« - M'ouais !... Pas moyen de discuter avec un âne... Il a toujours raison... »

(Fred, « Le Piano sauvage » [Philémon]).

Ah ça, ça mérite la citation, l'anthologie, le statut de mot d'auteur, quasi politique, d'ailleurs, cette observation, vaguement anarchiste.

27.

C'est lorsque votre ombre fait une fugue que vous ne tardez pas à rencontrer un « tailleur d'ombres ». Comme quoi l'absurde est aussi bien fait que le reste, par ailleurs aussi absurde, mais on s'y habitue et on appelle cela le réel.

28.

L'ombre demande ajustements et reprises. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas impunément que l'on promène son ombre dans le monde et il y a donc un prix à payer.

29.

Anatole juge sévèrement les bipèdes qui l'entourent et c'est vers une autre histoire, toujours une autre histoire, que lui et Philémon s'acheminent.

30.

Tremblement de terre et apparition de faisceau lumineux. Quel robot géant va-t-il surgir du sol ? L'homme qui toujours grandit.

31.

Philémon propose le recours au « petit bout de la lorgnette » (c'est vrai qu'il a fait ses preuves). L'âne Anatole prend soudain conscience de la relativité des ânes dans cet univers en perpétuelle expansion.

32.

Intervention du Réel paternel. De « vieux copains de régiment ». Ce qu'admet le Réel et ce qu'il n'admet pas est-il si logique ?

33.

L'album se termine par un rapide aperçu de ce qui pourrait se passer dans les albums suivants : Phare-Hibou, cocasses bestioles, pélicans de transport, château suspendu, ciseaux géants et toutes ces sortes de choses.

Patrice Houzeau

Malo, le 6 décembre 2022.

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28 novembre 2022

LA PROCHAINE FOIS VOUS PRENDREZ UN PARAPLUIE

LA PROCHAINE FOIS VOUS PRENDREZ UN PARAPLUIE

Notes marges brefs sur "Zazie dans le métro", de Raymond Queneau.

1.

Au chapitre 15 de « Zazie dans le métro », de Raymond Queneau :

Quelque chose réveille Marceline. Quel est cet inconnu en cette maison, ce péril en cette demeure, ce cheveu en cette soupe ? se demande le lecteur appâté ou pas, épaté peut-être mais pas si sûr.

Pedro demande un verre de grenadine et ne sait plus comment il s'appelait ce matin.(En arriverons-nous à nous méfier de la grenadine ?)

Le « type », comme l'appelle l'auteur (Raymond Queneau), ce « soi-disant Pédro-surplus » a l'étrangeté d'un personnage de roman noir. Malaise et parodie dans l'appartement de Marceline.

Pédro se déclare et déclare, sans doute en vertu du « moi qui vous cause, je suis tout de même un autre », qu'il n'est pas ce qu'on croit qu'il est. Si Wittgenstein (1889-1951) était là, il dirait certainement qu'il a autre chose à faire.

Pédro-surplus est sûr de son coup. Marceline évoque l'impératif ferroviaire de Zazie, laquelle doit être « bien fatiguée » de toutes ces pérégrinations, perturbations, péripéties et périples en des périmètres qu'on sait tout aussi périssables que tout le reste allez.

Faisant des recherches afin de composer mes quelques brefs (il est vrai que le lyrisme, c'est pas mon truc), j'apprends qu'il y a un mot de 32 lettres commençant par « per ». Je vous le donne parce qu'il pleut, c'est « perhydrocyclopentanophénanthrène », lequel est un synonyme de « stérane ». La prochaine fois, vous prendrez un parapluie.

Du verre, de « l'os de la côtelette » et de « l'arête de la sole » suivi de Révélations sur Trouscaillon suivi de Dispute sur la conjugaison du pronominal « se vêtir » à l'impératif.

Bertin Poirée alias Trouscaillon alias Pédro-surplus consulte le dictionnaire. Marceline disparue (Albert la cherche encore, malgré le temps perdu).

2.

Au chapitre 16 de « Zazie dans le métro », de Raymond Queneau :

Trouscaillon, revenu à son existentiel projet trouscaillonnesque, se prête à la paraphrase et à la rêverie « mélancolieuse ». Quelqu'un sanglote.

Trouscaillon se fait reprendre sur sa façon de conjuguer. Il est aussi question d'une question que quelqu'un a oubliée.

« Trouscaillon en fit un vache » et quelqu'un rappelle sa raison sociale.

Quelqu'un devient Fédor Balanovitch. Trouscaillon se lance dans l'autobiographique, « enfin la racontouse quoi... »

Trouscaillon se plaint de ses désarrois affectifs. Fédor Balanovitch égrène quelques éléments de critique esthétique.

Fin de soirée pour les « agneaux » à Fédor. Le perroquet roupille mais pas Zazie qui tient à dissiper tout doute quant à son rôle de personnage principal.

Zazie fait une remarque lucide sur la surpopulation, émet une préférence pour le définitif, rabroue la veuve Mouaque.

Conflit larvé entre Zazie et le couple Mouaque/Trouscaillon. Gridoux révèle une vérité que vérifie Gabriel.

Interrogatoire du fonctionnaire de police Trouscaillon par le travesti Gabriel, qui débouchera à la page suivante sur une manière d'aveu désolant. Brouhaha alors nocturne et général.

Intervention des forces de l'ordre à bicyclette. Appréciations sur la marjolaine.

Tension palpable attisée par Zazie la zizaneuse puis par l'outré (semble-t-il) Trouscaillon.

Disparition de tous les pandores dans un « panier à salade ». Bref éloge de la soupe à l'oignon.

Patrice Houzeau

Malo, le 28 novembre 2022.

5 novembre 2022

NOTES SUR QUELQUES FANTAISIES VIRTUOSES

NOTES SUR QUELQUES FANTAISIES VIRTUOSES

1.

Dans « 100 ans de BD », ouvrage collectif dirigé par Pascal Pillegand, à propos du Spirit, de Will Eisner, ce relevé du stéréotype de la « vamp » : « Il croise des femmes fatales aux formes généreuses et aux regards carnassiers. » Ce stéréotype de la « femme fatale » contribua à faire passer la bande dessinée pour une activité vulgaire basée sur des stéréotypes. Dans le travail de Will Eisner, cette convention est en fait parodique : le dessinateur utilise les codes du roman noir et du film policier pour en tirer des fantaisies virtuoses.

2.

La fin de l’album « La Frontière de la vie », de Roger Leloup, se finit par un nouveau miracle : la petite Magda qui ne savait plus marcher retrouve l’usage de ses jambes. « Sans le savoir, Yoko, vous l’avez ramenée là où elle fut blessée il y a trente ans… ». Concordance des temps. Yoko en providence du hasard.

3.
La Oki de Juszezak et Godard « s’est introduite dans la maison par une fenêtre du haut » afin de connaître le fin mot de sa quasi-séquestration. Intuitive, elle sait soudain « qu’il y avait « quelque chose » à y trouver… ». Elle ouvre de grands yeux, pousse un cri, lâche les images.

L’enjeu de la recherche : des images, des photos compromettantes. C’est la représentation qui fait preuve, puisqu’elle actualise en réinscrivant dans le présent (par la re-présentation) ce qui s’est passé entre la jeune femme et le vieil homme.

4.

Les premières planches du huitième épisode de la série XIII, de Vance et Van Hamme, sont basées sur l’opposition entre l’univers carcéral où est enfermé un tueur à gages et un dialogue entre Mac Lane et le Président des Etats-Unis. Nécessité de la méfiance institutionalisée d’un côté et mission de confiance de l’autre.

5.

« Le Dernier Pharaon » de Schuiten, Van Dormael et Gunzig, Pages 52 à 54. De fines lignes vertes verticales tissent le décor de certaines cases. De fines lignes orange font de même avec le Palais de Justice. Minimalisme.

Figure du complotisme. La jeune femme s’écroule dans un cri rouge. Mortimer reste seul avec sa mission, les chats qu’il suit, le pigeon relâché, l’escalier qu’il monte rappelant l’escalier de son cauchemar où se tient la divinité verte ; vert aussi le rayonnement mystérieux.

6.

Planches 56-47 du « Dracula », de Georges Bess. Dracula n’aime pas les maisons modernes. Jonathan Harker se rase dans une petite case au centre de la planche 46. Incident du non-reflet dans la glace. Incident de la coupure. Le comte « comme pris d’une folie démoniaque ». Dracula se débarrasse du miroir et commence ainsi à soumettre le jeune homme à sa volonté.

Planches 48-49 : Réflexions de Jonathan Harker et déambulations solitaires dans le dédale du château délabré et, semble-t-il, désert. Planche 48 : Jonathan au centre d’une vignette noire. Seule sa lampe l’éclaire. Le noir et le blanc des planches permet de faire jouer au noir le rôle des ténèbres dont Harker est prisonnier.

Dans son château délabré des confins, Dracula est hors du temps. Il n’est pas à proprement parler diachronique et relève d’une synchronie qui le condamne à répéter éternellement le même acte vampirique tandis qu’il tente vainement, en s’installant à Londres, de s’inscrire dans l’histoire des vivants. Le fait que son château soit délabré témoigne de cette vie en marge des vivants. Dracula n’est pas un passé pérennisé et inscrit dans une tradition, mais un passé qui est condamné à lentement dépérir sans qu’il pérît jamais.

Patrice Houzeau
Malo, le 5 novembre 2022.

27 octobre 2022

DIEU EST MORT ET LES HUMAINS S'ENTRE-TUENT

DIEU EST MORT ET LES HUMAINS S'ENTRE-TUENT

1.

« Est-ce que le choc de la pioche sur les rochers avait repris là-bas ? »

(Yves Dermèze, « Souvenance pleurait »)

Rythme. Le « est-ce que » précipite le son « choc » auquel fait rapidement écho la séquence labiale + « diphtongue io » + constrictive « ch ». Mais je ne sais pas si « le choc de la pioche sur les rochers avait repris là-bas ».

2.

« Il me semble de plus en plus que le philosophe, étant nécessairement l'homme de demain ou d'après-demain, s'est de tout temps trouvé en contradiction avec le présent ; il a toujours eu pour ennemi l'idéal du jour. »

(Nietzsche traduit par Geneviève Bianquis, « Par-delà le bien et le mal »)

Plutôt que «  de tout temps », je préfère « tout le temps » car que savons-nous de la totalité des temps ? Si ça se trouve, certains nous ont échappé.

Que le philosophe soit « nécessairement l'homme de demain ou d'après-demain », je ne sais pas ; faudrait en parler à Poutine, au parti communiste chinois et aux mollahs iraniens. Il est aussi que la philosophie occidentale est une des meilleures armes de ce que nous appelons « humanité » en ce qu'elle est menacée par la barbarie.

Quant à « l'idéal du jour », ce fatal « ennemi » du philosophe, c'est que cette fatalité est nécessaire puisque le philosophe ne philosophe jamais de façon aussi aiguë que lorsqu'il s'oppose (pour peu qu'il ne soit pas trop sot). Que certains professeurs de philosophie se rangent du côté de Mélenchon, peu importe (c'est une sottise, et ils le savent), mais ce qui importe, c'est la manière dont ils analysent et commentent cette nécessité pour eux de se rallier à l’extrême-gauche. Ils n'en auront pas pour autant raison, mais leur critique, si elle est réellement philosophique, sera intéressante, et sans doute plus essentielle que l'opinion du premier libéral venu qui, s'il a objectivement raison dans son choix politique, n'est parfois libéral que pour des raisons qui laissent songeur quant à la puissance de la subjectivité et des déterminismes.

3.

J'écoute le groupe Magma et ses chants en kobaïen.

Cette langue n’existe pas ; pourtant elle est chantée.

Cette langue n’existe pas et n'a pas, comme il en est pour la musique instrumentale, d'autre référent qu'elle-même.

Cette langue n’existe pas et a, comme il en est de la musique instrumentale, une expressivité qui la rend parfois amusante, ou agressive, ou étrangement virtuose.

Cette langue n’existe pas car elle semble n'avoir qu'une apparence de syntaxe. C'est l'euphonie et le rythme des séquences syllabiques qui l'emportent sur le « sens ».

Cette langue n’existe pas ; pourtant, elle suggère à notre imaginaire d'occidental ignorant (en l'occurrence, moi) des sonorités slaves, nordiques, saxonnes aussi slaves, nordiques et saxonnes que la slavitude, la nordicité et la germanité affichées par certaines énigmes des nouvelles de Borges.

Je note que dans cette langue qui n’existe pas, se détachent parfois des mots de sens plein (« kameraden », « mekanik destruktiw kommandoh ») mais ce sens qui pourrait faire penser à quelque message menaçant, voire crypto-innommable, est désamorcé, - et même nié -, par l'absence de syntaxe, par la musique pure. Les mots ici n'ont pas d'autre agressivité que celle que leur confèrent les possibilités de la musique. Les mots se font art lyrique, et même art tout court.

J'ajoute que dans certains albums récents de Magma, certains chants ont été composés en français. Et c'est bien dommage, car les textes en sont ridicules, emphatiques et parfois beaucoup trop longs.

Maintenant, à mon avis, l'album « Mekanik Destruktiw Kommandoh » (1973) est un chef d’œuvre du rock progressif.

4.

Sur l'édition de poche de « Par-delà le bien et le mal », de Nietzsche, je contemple le visage de l'actrice Dominique Sanda dans le rôle de Lou Andreas Salomé.

Il y a toujours quelque chose qui échappe dans le visage. Quelque chose du bout de la langue. Pour peu, on croit saisir une généalogie, le visage vieillissant d'une mère, la rudesse d'un visage de paysan d'avant la révolution industrielle, une lignée obscure de travaux et de jours, de fiertés et de nécessités... comme c'est fugace... puis l'on se souvient qu'un visage, c'est d'abord de la chair recouvrant une mâchoire et son crâne.

5.

« Cet autre être de l'étant est devenu entre-temps – et c'est ce qui caractérise le début de la Métaphysique moderne – la subjectivité. »

(Heidegger traduit par Wolfgang Brokmeier, « Chemins qui ne mènent nulle part »)

Seul celui qui affirme la conscience de son individualité, et donc sa singularité, peut remettre en doute la légitimité de Dieu jusqu'à le déclarer mort. Les peuples en proie aux dictatures sont tenus de croire soit au dieu garanti par la théocratie, soit à l'homme providentiel qui les dirige. La subjectivité et l’exercice aigu de la conscience sont liés à la libéralisation des sociétés. « Dieu est mort », et les humains s’entre-tuent.

Note : Faut-il avoir cru en Dieu pour le déclarer mort ? Je ne sais pas. Il s'agit peut-être du dieu de nos éducations, du dieu au cœur de la civilisation occidentale, auquel beaucoup croient sans croire.

Patrice Houzeau

Malo, le 26 octobre 2022.

25 octobre 2022

JE NOTE J'ANNOTE JE SCRIBE

JE NOTE J'ANNOTE JE SCRIBE

1.

Deux hommes de dos, cape et chapeau, sombres dans un couloir étroit au carrelage rouge brique éclairé par une lanterne murale. On devine une cage d'escalier. La vignette est aussi muette qu'une fascination.

(cf « Les Sept Vies de l'épervier », « La Marque du Condor » de Cothias et Juillard, pl.37).

  1. Ouvrant le « Casemate » de février 2020, je tombe sur cette réflexion tirée de l'Epilogue de « Walking Dead, de Adlard et Kirkman :  « Dans un monde où les morts font la loi, nous avons pour devoir de commencer à vivre », qu'il dit le personnage.
    C'est le genre de phrase que j'aime à me ramentevoir, en particulier quand je vois que j'en croise. Qui ça ? Des apparences, des semblances de signifiance. Des gourances à deux pattes quoi.

  2. J'aime bien le « Félix » de Maurice Tillieux. Les lunettes qu'il porte lui serpentent le regard qu'il en a l'air à la fois perspicace et querelleur, circonspect et sourcilleux.

  1. Le point de vue de l'épervier : les personnages (Henri IV, son fils portant un singe, Malherbe) sont vus de haut, en plongée. Malherbe dit : « mais je crains de n'avoir pas saisi l'allusion à ces sept volatiles de l'espèce de celui qui nous espionne céans... »

    (cf « Les Sept Vies de l'épervier, de Cothias et Juillard, « le Temps des chiens »)

  2. Dans l'album « Virus », de Tome et Janry, lorsqu'à la planche 12B,le comte de Champignac ouvre son laboratoire à Spirou et Fantasio, je note que les couleurs qui dominent sont le jaune beige, le bleu, le vert.

  3. Dans l'album « La Frontière de la vie », de Roger Leloup, la planche 3B est occupée par une large case montrant les rues de Rothenburg ob der Tauber, « petite ville d'Allemagne » dit l'album, qui « a défié le temps et les guerres du passé » et dont le modèle photographique se trouve facilement sur Internet.

    En bas à gauche de la vignette les figurines Yoko Tsuno et Rudy.

    « - Non! Les vampires, ça n’existe pas !, s’exclame Yoko.

    - Il y a une semaine, j'en étais aussi persuadé... Depuis, j'ai changé d'avis !... », répond Rudy.

    Le calme et l'ordre des rues de Rothenburg s'opposent à cette idée qu'un vampire hanterait la ville. Mais il est vrai que la ville est aussi un témoignage du passé (« La cité est restée à peu près dans l'état où elle était à la Renaissance », dit Wikipédia) et donc peut-être bien des croyances et superstitions de l'ancien temps. Et puis, s'il n'y a pas de « vampire », à quoi bon les 44 planches de l'album ?

  4. « Il leur semble que des siècle s'écoulent.

    Puis, lentement, ils reviennent à eux. »

    (Van Dormael, Gunzig, Schuiten, « Le Dernier Pharaon »)

    Quelle est cette conscience d'avant la reprise de conscience qui permet à Blake et Mortimer de pressentir que des « siècles s'écoulent ».

    Les temps de la fiction donnent à songer des univers parallèles où des temps qui ressemblent à ceux qui furent, qui sont, qui seront nôtres s'écoulent selon une temporalité différente. Le temps n’existant pas en-soi, tous les possibles lui sont prêtés.

  5. Dans « Aspirine 1», de Joann Sfar, à la planche 109, Aspirine se fait hiéroglyphique, signe tête en bas et trois états du chat (celui qui vient, celui qui contemple, celui que l'on prend) tandis que Yidgor évoque le bizarre comportement du libraire Mister O.

  6. Planche 5 de « La Nuit du 3 août » (XIII L'intégrale/3, noir et blanc), de Vance et Van Hamme, l'escalier donnant sur la rue enneigée avec son numéro 17 et sa « Pharmacy », ses vitrines sombres, sa voiture allant vers la gauche et la jeune femme aux cheveux noirs montant cet escalier ferait, je pense, une bonne pochette de disque de rock.

  7. Planche 9 de « La Frontière de la vie », de Roger Leloup : premier contact de Yoko Tsuno avec le « vampire », ou plutôt « la vampire » puisque : « Une femme !!... » s'écrie Yoko. Chorégraphie. Les corps se projettent, s'élancent.

  8. « Et l'on se sent tout seul peut-être mais peinard »

    (Léo Ferré, « Avec le temps »)

    Mon état d'esprit actuel. Vacances de Toussaint. Peinarde ma pomme, avec ses fictions. France Culture diffuse une émission sur Fela Kuti (excellente musique). Je note, j'annote, je scribe. Personne pour me casser les pieds. Libre.

    Patrice Houzeau

    Malo, le 25 octobre 2022.

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17 octobre 2022

DEFOIS JE SAIS PAS CE QUE LA LUNE ÇA DOIT ETRE LE SPHINX

DEFOIS JE SAIS PAS CE QUE LA LUNE ÇA DOIT ETRE LE SPHINX

1.

Défois je sais pas ce que la Lune me veut l’a le sourire étrange et le cercle royal genre à m’en déchaîner les violons du bal pis à m’courir les nerfs des pieds jusqu’aux cheveux.

2.

« On m’avait dit qu’un soldat avait vu le spectre de Laïus et que Laïus m’appelait, voulait me prévenir d’un danger qui me menace. »

(Cocteau, « La Machine infernale » [Jocaste])

Au théâtre, défois y a des spectres apparaissent pour prévenir d’une menace, ça fait spectaculaire quand c’est brumeux et des remparts sous la lune de sang, on dirait une scène de jeu vidéo qu’on écoute bien pour savoir quelle hache on doit prendre.

3.

« En réalité elle éprouvait une étrange émotion à l’idée d’être devenue un objet de culte pour cette enfant que son apparence ne semblait pas effrayer. »

(Serge Brussolo, « Les Cavaliers de la pyramide »)

Défois, on croit qu’on va pas charmer, qu’on va passer minable, mais les yeux sont pleins d’autres yeux qu’on sait pas (sont complexes les gens) et tout freak qu’on se croit, défois, ça arrive qu’un ou qu’une se fascine étrangement pour vot’ pomme.

4.
« Dans le doute mortel dont je suis agité

Je commence à rougir de mon oisiveté. »

(Racine, « Phèdre », I,1 [Hippolyte])

Défois qu’on doute, quelques couteaux vous flottant dans la citrouille, pis qu’on s’agite barje le cogito, alors faut s’décider farouche et dégager l’oisiveté qui fatalise. Faire ce qu’on a à faire. Sinon, ça peut vous moisir l’existentiel.

5.

« Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes. »

(Racine, « Phèdre » [Théramène])

Pensivement ou pas, il faut bien qu’on aille quelque part, ne serait-ce que dans la cuisine pour se faire cuire un œuf.

6.

« … la narration de Théramène qui, en outre, met ce caractère « mythique » en abyme par la mention de l’intervention de Neptune à travers un « on-dit ».

(commentaire de Benedikte Andersson à propos de « Phèdre », de Racine)

Les dieux, fatalement, des « on-dit », les dieux.

7.
« On ne voit point deux fois le rivage des morts,

Seigneur. Puisque Thésée a vu les sombres bords,

En vain vous espérez qu’un dieu vous le renvoie,

Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie. »

(Racine, « Phèdre » [Phèdre])

Ainsi des femmes, des fiancées, des filles russes qui attendront longtemps en vain le retour du soldat disparu en Ukraine. Poutine est un pourvoyeur de malheur.

8.
« Par vous aurait péri le monstre de la Crète

Malgré tous les détours de sa vaste retraite »

(Racine, « Phèdre » [Phèdre])

L’énigme existentielle du labyrinthe se double de celle du Minotaure. L’Histoire des humains, les dédales et leurs monstres ; les dictateurs sont-ils des répliques de Minos, des échos de l’Antique ?

9.
« Est-ce Phèdre qui fuit, ou plutôt qu’on entraîne ? »

(Racine, « Phèdre » [Théramène])

Libre-arbitre ? Fuyons-nous ou y sommes-nous toujours entraînés ?

10.
« Vous-même rappelant votre force première,

Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière.

Vous la voyez, Madame, et prête à vous cacher,

Vous haïssez le jour que vous veniez chercher ? »

(Racine, « Phèdre » [Œnone à Phèdre])

On recule parfois devant une vérité que l’on a pourtant cherchée.

La vérité est-elle fatalement derrière une porte que, fatalement, l’on referme ?

11.

« Elle meurt dans mes bras d’un mal qu’elle me cache. »

(Racine, « Phèdre » [Œnone à propos de Phèdre])

Trouble secret. C’est de cela que l’âme tire son hypothétique existence. Une âme forte est-elle une âme qui ne se laisse pas pourrir l’existentiel par un mal dissimulé ?

12.
« Je voulais être sûr qu’on n’avait pas rêvé tout ça. », dit un personnage du film « Vidocq » (Pitof, 2001)

On regarde le gouffre et on constate qu’il y a un trou.

Le chat de Schrödinger peut-il savoir qu’il mourra empoisonné ?

13.

« Quoi, vous pouvez vous taire en ce péril extrême ? »

(Racine, « Phèdre » [Aricie à Hippolyte])

Défois on s’tait, défois on parle : ça dépend. Et puis défois, quoi dire ?

14.

« Malheureuse, quel nom est sorti de ta bouche ? »

(Racine, « Phèdre » [Phèdre à Œnone])

L’imprononçable. L’indicible. Le nom caché. Le nom voué au secret.

15.
« LE FILS – Maman, c’est cette dame, le Sphinx ? Dis, maman, c’est le Sphinx, cette dame ? C’est ça le Sphinx ? »

(Cocteau, « La Machine infernale »)

Insistance de la lucidité. Et si le Sphinx était une femme, - « mademoiselle », comme dit la matrone -, avec une voix grave alors, une voix de sourd venin.

Patrice Houzeau

Malo, le 17 octobre 2022.

16 octobre 2022

SIMULTANEMENT AU MONDE

SIMULTANEMENT AU MONDE

1.

Serge Brussolo : « Les Cavaliers de la pyramide ». Un « thriller antique » dit la quatrième de couverture. On y évoque un « endroit où la pyramide d’Ankhnoût s’était enfoncée ». Doit y avoir beaucoup de sable là-dedans, et du sang aussi passque je l’sens assez ça.

Je me demande si le verbe « ankhnoûter » existe, genre il était tellement fasciné par les pyramides que probablement une prêtresse d’un très ancien culte occulte et contondant autant qu’égyptien l’a envoûté.

« J’éprouve le besoin de sortir du monde moderne où ma plume s’est trop trempée et qui d’ailleurs me fatigue autant à reproduire qu’il me dégoûte à voir. »

(Gustave Flaubert cité en exergue par Serge Brussolo dans « Les Cavaliers de la pyramide »)

2.

Je me souviens que dans la série « Amicalement vôtre », c’est la si reconnaissable voix de Michel Roux qui double Tony Curtis dans le rôle de Danny Wilde. Futile et rappelant le temps où, bah on s’en fiche.

3.
Francis Ponge : « Le parti pris des choses ». L’un des plus beaux titres de la poésie en langue française. Il y est question, entre autres éléments, du « galet ». Poésie analytique, pleine d’humour, précise et fine comme l’aiguille à coudre les mots d’esprit.

« Je noterai enfin, comme un principe très important, que toutes les formes de la pierre, qui représentent toutes quelque état de son évolution, existent simultanément au monde. »

(Francis Ponge, « Le galet »)

Par définition, synchronie et diachronie « existent simultanément au monde ».

4.
Edition française du manga : « City Hunter, Nicky Larson », volume intitulé « La Poussière d’ange de la peur », de Tsukasa Hojo. Le dessin n’y est pas trop simple, ni puéril. Il y a de l’humour et des voitures qui explosent. De jolies filles aussi. Ne soyons pas hypocrites, c’est aussi pour les jolies filles dessinées qu’on en lit, des mangas.

« Maintenant, je ne peux plus fermer l’œil ! Me raconter des histoires pareilles avant de dormir ! », dit dans son lit la jeune fille du manga « La Poussière d’ange de la peur », de Tsukasa Hojo.

5.
Balzac : « Les Chouans ». Le genre de classique que je n’ai pas pris le temps de lire et que, donc, je ne lirai sans doute jamais, d’autant que le volume n’est pas mince. Est-ce un roman d’aventure ? Une sentimentalerie en costumes ? Je songe parfois à la persistance de l’esprit de la fronde et aussi de la chouannerie dans la société française que les technocrates tentent d’hyper-connecter à marche forcée. Et le président Macron se prit une gifle.

6.
« Leurs longs cheveux retombaient sur le collet d’une veste ronde à petites poches latérales et carrées qui n’allait que jusqu’aux hanches, vêtement particulier aux paysans de l’Ouest. »

(Balzac, « Les Chouans »)

Cette phrase de Balzac a dû inspirer bien des costumiers. Je crois que les chouans du film « Chouans ! », de Philippe de Broca, sont ainsi vêtus. Le film est plaisant, avec des dialogues qui ont parfois un peu vieilli. Sophie Marceau y est épatante.

7.

« Imitation Game », de Morten Tyldum (2014) est un film sur Alan Turing, l’un de ceux qui réussirent à percer le code Enigma. Au début du film, un personnage dit du code Enigma : « C’est la main de la mort ». Une énigme, un jeu d’esprit, un jeu mortel.

8.
Serge Brussolo. « Les Cavaliers de la pyramide ». Il y est question d’accouplement et de cannibalisme, façon mante religieuse. Pas le genre réaliste. De « pyramide » qui « bouge » aussi, de pyramide oubliée, perdue, engloutie dans le temps tout sableux.

9.

L’émission « Enquêtes paranormales » (sur la chaîne CStar ce 16 octobre 2022) : le « Triangle de Bennington » (c’est aux USA) avec ses étranges disparitions des années 40 et 50. Gentiment frissonnant si on n’y croit pas.  

Et si on croit au caractère surnaturel de ces disparitions, c’est qu’on est bon client. Il est dit dans cette émission que les étranges disparitions du triangle de Bennington auraient inspiré Myrick et Sanchez, les auteurs de l’étonnant film « Le Projet Blair Witch » (1999).

10

Je me méfie de la chanson qui est souvent donneuse de leçons et à Maxime Le Forestier je préfère Gainsbourg et Dutronc. Mais la vraie morale dans l’art étant dans l’exercice de l’innovation virtuose, dès que je serai de nouveau en fonds, je me paye la discographie complète de Magma.

Patrice Houzeau

Malo, le 16 octobre 2022.

 

22 septembre 2022

L'ESPRIT TROUBLÉ DE NOËL

L'ESPRIT TROUBLÉ DE NOËL

(En lisant "Quai des Orfèvres", de Stanislas-André Steeman)

1.

Enigme. Noël Martin, après le crime qu'il croit avoir commis, constate que Belle demeure « pour lui la même vivante énigme que par le passé ». Certains êtres résistent à l’événement. Peut-être aussi que l'énigme « Belle » n'est jamais que dans la tête de Noël Martin. (cf « Quai des Orfèvres », de Steeman)

2.

A ce moment de ma lecture (le chapitre XVI de « Quai des Orfèvres », de Steeman), je constate l'étrangeté de l'onomastique du roman : Noël Martin (nativité ? Saint Martin, la figure du partage ?), Belle (comme le péché ?), le commissaire Maria, le prénom Judas de la victime, le peintre Klein (le « petit », le pauvre homme, dont la femme, Claire, (la clarté ? la lumière?) est morte « au terme d'une grossesse difficile » )...

3.

« Que n'eût-il donné pour remonter le cours du temps, redevenir le Noël d'alors, libre encore de ses actes ? »

(Stanislas-André Steeman, « Quai des Orfèvres)

Le cours du temps. Noël éprouve ce sentiment commun à tous les êtres qui se sentent coincés, piégés par leur propre acte, cette nostalgie de la liberté perdue, du libre-arbitre gâché, en l'occurrence par un crime dont il s'attend à être accusé.

4.

Ombre. C'est alors que Noël Martin, confondu par le commissaire Maria, et pensant qu'il va être arrêté le lendemain matin, sort de chez lui, qu'un « homme se détacha de l'ombre […] et lui emboîta le pas ». Menace ou surveillance ?

Zut se détacha de l'ombre comme sortant de chez elle.

C'était l'ombre que projetait quelque muraille, n'ayant plus de films de Charlot, le petit homme qui trottine drolatique en costume élimé, ce qui eût pu amuser.

Zut emboîta sans doute mon pas, et je me demande parfois ce que Zut peut bien faire de toutes ces boîtes pleines de pas perdus.

5.

« Des éclats inégaux de gramophone lui parvenaient, étouffés, des profondeurs de l'appartement et il regretta de ne pas s'être annoncé par téléphone. » (Steeman)

Gramophone. Ce sont des « éclats inégaux de gramophone » qui parviennent aux oreilles de Noël Martin alors qu'il se trouve devant la porte de l'appartement de Renée, donnant à penser à Noël que celle à qui il rend visite n'est peut-être pas seule.

Les étouffeurs de gramophone sont dans l'air. Ils portent de longs étouffoirs invisibles.

Ils ont aussi de grands ciseaux à couper les oreilles. Mais ils ne les emploient guère qu'avec les peintres troublés.

Les étouffeurs de gramophone pénètrent jusque dans les « profondeurs » des appartements où ils traquent curieuses baroques, élans du romantisme, zèbres du jazz, et excentriques électriques.

Les girafes ne hululent pas. Sinon, on les appellerait « hiboux ».

6.

Incidents. C'est alors que Renée, sans même finir sa phrase (« Belle sait-elle que...?) demande à Noël Martin si Belle sait qu'il a tué un homme, son amant peut-être, que Noël se rappelle des récents « incidents de leur vie quotidienne, à Belle et à lui. »

On notera que nul éléphant ne vient interrompre la phrase de Renée, laquelle n'est pas en train de fumer la pipe.

D'ailleurs, ce n'est pas parce que vous fumez la pipe que les éléphants vous interrompent.

Ce sont les interrupteurs ad hoc qui suspendent vos phrases. Et comme on dit « un ange passe », ils n'ont nul besoin d'éléphants.

Du reste, la plupart du temps, on n'a pas besoin d'éléphants dans la vie quotidienne qu'on mène à Paris et dans les pages d'un roman de Stanislas-André Steeman.

7.

« De rues transversales jaillissaient à tout instant des ombres aux gestes désordonnés. Il put se jeter de côté pour en éviter une qui s'était soudain dressée devant lui, gigantesque. » (Steeman)

Ombres. Au chapitre XVIII, Noël est en proie aux ombres : l'ombre policière qui le suit, et les ombres dont il pense, dans sa panique, qu'envoyées par une puissance supérieure, elles veulent s'emparer de lui pour le jeter en enfer.

Les rues dont jaillissent les ombres qui veulent s'emparer de Noël sont « transversales » et non pas zébrées, carnavalesques ou philharmoniques.

Nul animal à rayures, nul masque grotesque, nulle compagnie de nobles violons.

Il n'y a que, paniqué par le sentiment de sa propre culpabilité, l'homme seul et ses ombres.

8.

« ces silences qu'elle refermait sur elle comme une porte » (Steeman)

Porte. C'est à une porte qui se referme que Stanislas-André Steeman dans « Quai des Orfèvres » compare les « silences » soudains de Belle en présence de son compagnon Noël Martin, silences qui donnent à penser que Belle serait persuadée de la culpabilité de Noël.

9.

A la fin de « Quai des Orfèvres », de Stanislas-André Steeman, Renée d'Humain, la bien nommée, l'humaine, le cœur, la trouble, vient se tenir au côté de Noël Martin.

Patrice Houzeau

Malo, le 22 septembre 2022.

11 janvier 2022

AVNTURES DE CLIGES AU BORD DU DANUBE

AVENTURES DE CLIGES AU BORD DU DANUBE
(en parcourant « Cligès » de Chrétien de Troyes traduit par Charles Méla et Olivier Collet)

1.
Au moment où je reprends le « Cligès », j'apprends qu’Alexandre et Alis sont maintenant au Bord du Danube. Quoi qu'ils faisaient là, les Grecs, j'en sais rien, faudrait faire tourner les tables (rondes, de préférence) et demander au fantôme de Chrétien ou bien lire le roman.

2.
Après, il y a une escarmouche entre Cligès accompagné de trois à dada s'apprêtant à jouter (ça passe le temps) et une poignée de Saxons querelleurs. Cligès en frappe un en plein palpitant que v'là le Saxon kaputt zigouillé.

3.
Bon, dans la suite des bataillages là, Cligès se fait passer pour un Saxon et fonce sur son dada versifié vers les Saxons qu'il berlue qu'ils croient que leur Kamarat' rapporte la bouille à Cligès tranchée comme tomate au plant.

4.
« Les uns s'en réjouissent, les autres s'affligent, mais la vérité sera bientôt connue » écrit Chrétien de Troyes. J'en profite pour me demander si dans l'univers quantique, une porte pouvant être à la fois ouverte et fermée, est-ce que cette singularité ouvre une autre porte sans en fermer une autre, ou bien ouvre-t-elle une autre porte en en refermant une autre ?

5.
Y a bataille. Les Saxons enlèvent la fille de l'empereur, laquelle s'appelle Fénice parce qu'elle est unique comme l'oiseau. Cligès attaque un par un six des douze ravisseurs auxquels, en virtuose de la dézingue, il « ôte l'âme et la parole ».

6.
Puis Cligès récupère Fénice après avoir occis ou mutilé cinq des six autres infernaux, en laissant un pour qu'il aille dire au Duc son seigneur qui qu'a donc fracassé onze Saxons : « Mais l'autre, avant de le quitter, supplia Cligès de lui dire son nom, qu'il alla rapporter au duc ».

7.
Chrétien de Troyes ensuite brode sur le thème de l’amoureux transi, celui qui n'ose pas avouer son amour (en l'occurrence Cligès muet devant Fénice) et il écrit « qu'amour sans crainte ni sans peur est (…) livre sans lettres ».

Qu'est-ce qu'un « livre sans lettres », sinon un livre qui n’existe pas et qui ne raconte rien. « Amour sans crainte ni sans peur », amour sans histoires donc, n’existerait donc pas, ou alors ne serait qu'arrangement de circonstance.

Sans tout le malheur du monde, il n'y aurait probablement que fort peu de littérature, et nos classiques n'auraient jamais composé que des manuels de développement personnel ou alors les réformes et autres protocoles à Blanquer.

8;
Dire que petit, le grand Blanquer aurait tenté de privatiser les pâtés de sable de ses camarades en leur soutirant trois sous sous prétexte du pognon de dingue qu'il faudrait pour faire de ces bêtes pâtés de superbes châteaux, n'est pas gentil, na.

Ce tweet n'a rien à voir avec le « Cligès » de Chrétien de Troyes car Blanquer oncques ne fut chevalier de la Table Ronde, bien qu'il prétendit naguère qu'en ses territoires jamais le Dragon du Covid n'osât contaminer bachelier ni bachelière ni docte parolant.

9.
Lorsque le duc de Saxe défia Cligès, c'est en véritable chevalier blanc que celui-ci se présenta avec un « écu en os d'éléphant » « sans couleur ni peinture » ; cheval blanc, armure blanche, blanc blanc blanc le Cligès, immaculé destructeur.

10.
Le duel Cligès/Duc de Saxe ne fit point de mort, même si Cligès est considéré comme vainqueur, (le Duc fit la tronche) ensuite le Cligès, il décide de partir lui aussi en Grande-Bretagne rejoindre le Roi Arthur, laissant Fénice désemparée : « Elle ne trouve fond ni rive aux pensées dont elle est envahie... », écrit joliment Chrétien de Troyes.

Patrice Houzeau
Malo, le 10 janvier 2022.

8 janvier 2022

FANTAISIES DIVAGATURES ET ELUCUBRANCES EN LISANT CLIGES

FANTAISIES DIVAGATURES ET ELUCUBRANCES EN LISANT CLIGES
(En parcourant « Cligès » de Chrétin de Troyes traduit par Charles Méla et Olivier Collet)

1.
Les débuts du Cligès de Chrétien de Troyes : « d'un jeune homme qui vivait en Grèce [et] qui était du lignage du roi Arthur », laquelle Grèce « fut, en chevalerie et en savoir renommée la première. » Des fondations mythiques de notre Occident.

N'y voyez pas critique : ce sont les symboles (dont celui de l'argent qui fixe les prix de la valeur échange), les symboles et les mythes qui nous gouvernent et pas les algorithmes. L'administration rationnelle du moindre de nos gestes n'est pas pour demain.

2.
« Alexandre le beau » « va parler à son père », l'empereur et lui signifier qu'il veut quitter cet empire de Grèce dont il est l'héritier pour « servir le roi Arthur ». V'là qui sonne façon pôle magnétique. Que veut dire réellement « servir le roi Arthur » ?

3.
« Souvent elle [Soredamor] pâlit, toute en sueur, malgré elle, il lui faut aimer. »
(Chrétien de Troyes, « Cligès », traduit par Charles Mélla et Olivier Collet)

Soredamor est la très belle qui méprise l'amour. Trop belle pour aimer ? Mais humaine, elle ne saurait échapper au tourment. #PoilAuxDents

4.
« Mais l’œil ne regarde vers nulle chose si le cœur ne le veut et n'y incline. »
(Chrétien de Troyes [Soredamor])

Le réel n'est vraiment intéressant et n'est vraiment visible que s'il est hanté.

5.
« mais il est le miroir du cœur, et c'est par ce miroir que passe, sans l'abîmer ni le briser, le sentiment dont le cœur s'enflamme. »
(Chrétien de Troyes [Alexandre])

« dont le cœur s'enflamme » : Que l'on remplace le mot « sentiment » par le mot « fantôme » et c'est une image façon Jean Cocteau qui impose sa magie à l'esprit. Je songe aussi à cet homme qui prend feu sur la pochette de « Wish You Were Here » de Pink Floyd.

6.
« Je pensais avoir trois amis, mon cœur ainsi que mes deux yeux, mais ils me haïssent, je crois. »
(Chrétien de Troyes, « Cligès » [Alexandre])

Je mange du veau pas content défois et je
Pensais biscornu passque j'aime bien penser biscornu en écoutant The Residents aussi je pensais
Avoir le temps mais le temps me grignote souris dans le fromage et
Trois fois suis-je sot aussi sot que les trissotins que je moque Mes
Amis je les ai mangés mes amours je les mangées mes fantômes je les ai mangés mais je ne les digère pas (j'ai de l’ectoplasme plein la lippe)
Mon œil çui-là que j'ai en dedans il voit tout oblique, pis mon
Cœur est tout bavant, débordant, moussant de poésie teigne
Ainsi que le monde tourne j'ai la tête qui itou me tourne
Que le grand Haddock me croque
Mes amis je les ai, pis mes amours, aussi mes fantômes bouffis-bouffas, œufs sur le « plat, et me sens tout nauséeux comme si Zemmour était élu et mes
Deux que j'ai pour voir ce qui n’existe pas, mes
Yeux coulent sur ma chemise Je n'aurais pas dû prendre ces yeux-là sont à peine croyables
Mais trève des confiseurs,
Ils sont tout bouffis - Quoi donc ? mes spectraux dindons tiens que
Me voilà toussant crachant des crapauds asthmatiques s'arrachent de mes poumons et haïssent
Haïssent haïssent haïssent c'est bien simple on dirait des gens
Je suis pas content je
Crois que je vas un peu vous vomir dessus.

7.
« … dans l'intention de vérifier s'il se pourrait trouver quelqu’un qui sût les distinguer l'un de l'autre de si près qu'il les regardât, car autant, sinon plus que l'or, brillait et rougeoyait le cheveu. »
(Chrétien de Troyes, « Cligès »)

C'est que Soredamor a « entrecroisé un de ses cheveux avec l'or des fils ». L'amour ne pourrait-il tenir qu'à un cheveu ? Marrant, la forme « rougeoyait » me fait voir une Soredamor rousse. Remarquez qu'on est quand même en Grande-Bretagne là.

8.
Donc, Alexandre du château qu'il est sorti, même que le roi « s'en réjouit et il lui a livré le comte ». Y a des louanges. Le roi offre « une coupe en or de quinze marcs », ça doit faire des sous, ça. Alexandre (il est content) la reçoit, et tergiverse sur Soredamor.

9.
Chrétien de Troyes pour évoquer les noces de Soredamor et d’Alexandre utilise l'image du jeu d'échecs : « La plus grande joie fut la troisième, quand son amie devint la reine de l'échiquier dont il était le roi. » Ce qui me fait songer que l'on dit souvent que la vie est un jeu. Un jeu certes, mais de quel genre, un jeu de stratégie ? de hasard ? Ou des deux combinés, à la grande consternation des malchanceux.

10;
Quelques pages plus tard, l'empereur de Grèce Alis, le frère d’Alexandre, veut rester empereur cependant que je ne sais qui vient lui demander la couronne et qu’Alexandre parti en Bretagne désormais gouverne sur Constantinople.

11.
Mais tout s'arrange car après qu’Alexandre se soit pointé à dada à Athènes (là où ils s'atteignirent), les royaux frangins s'la topent là et Alis reste empereur à condition de ne point se marier afin que Cligès, le fils d’Alexandre puisse à sont tour impérialiser.

12
Bon après, il est question d'une certaine Fénice, qu'il plaît à Chrétien de Troyes de la comparer à l'oiseau appelé Phénix, qui est un drôle d'oiseau et « qu'il ne peut y avoir qu'un à la fois », de même qu'il n'y a qu'un grand Zôtre.

13.
Le narrateur du « Cligès », de Chrétien de Troyes fait remarquer qu'on ne peut « donner son cœur » et il dit : « Je ne tiendrai pas le langage de ceux qui en un corps associent deux cœurs ». Cet anti-lyrisme médiéval m'enchante.

14.
La gouvernante de Fénice s'appelle Thessala, « experte en magie », magicienne donc, « et on l'appelait Thessala parce qu'elle était née en Thessalie, où les maléfices sont pratiqués, enseignés et bien établis ». C'était, bien entendu, dans la nuit des temps antiques.

En ce début 2022, on trouve encore sur Internet l'idée que la sorcellerie est née en Thessalie. Cela nous viendrait de Lucain et de Pline, lequel évoquerait une pièce de Ménandre « La Thessalienne », dans laquelle, écrit Jacques Cazeaux en 1975, des femmes de Thessalie feraient « descendre la lune ».

15.
Ça s'complique : l'empereur Alis veut épouser Fénice, mais Fénice est amoureuse du neveu Cligès. Thessala lui propose le secours de la vieille magie de sa Thessalie natale où, nous dit le narrateur, « les femmes de ce pays jettent des sorts et exercent des charmes. » Y a des lunes.

16.
Un peu plus tard, Thessala demande à Cligès de verser à boire à l'empereur une rare boisson, avec « dans l'air tout autour la bonne odeur de ses épices ». Quel tour prépare donc la servante magicienne ? (Moi, je le sais car j'ai lu le roman) #SurpriseSurprise

17.
De cette rare boisson dont seul l'empereur se régala, il en tirera, nous dit Chrétien de Troyes une ivresse singulière qui fera « qu'il croira en dormant être éveillé ». C'est donc un philtre d'illusion, un dédoubleur de réel. (Il est quand même bien confiant, le Cligès).

Patrice Houzeau
Malo, le 8 janvier 2022.

 

 

 

 

 

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