Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
BREFS ET AUTRES
Publicité
notes
26 décembre 2022

DU COUP LES TAUREAUX FURIEUX

DU COUP LES TAUREAUX FURIEUX

Notes et amusettes sur quelques pages du roman « Les Cavaliers de la pyramide », de Serge Brussolo (Le Livre de Poche, 2004, pp 283-291).

« Quant aux autres, les taureaux les mettront en pièces chaque fois que le frisson du sable animera ton tombeau. »
(Serge Brussolo, « les Cavaliers de la pyramide », le Livre de Poche, p.290 [Tanita citant les hiéroglyphes qu'elle déchiffre).

1.
Je ne sais pas qui est Junia, je prends le livre en cours de page. Ça sonne latin. La poussière d'or tue. L'or aussi tue. L'idéologie, derrière laquelle se planquent les appétits d'or et de pouvoir, tue.

2.
Ce 26 décembre 2022, entendu sur France Culture je ne sais qui parler de la nécessité de veiller au contenu idéologique des ouvrages pour la jeunesse. Cette bonne âme, effrayée de ce que certains lecteurs des ouvrages pour la jeunesse d'il y a vingt ans votent maintenant pour l’extrême-droite, ne se rend même pas compte que sa nécessité idéologico-éthique est l'alibi rêvé des censeurs de tout bord.

3.
La poussière d'or asphyxie et aveugle et comme « rien ne peut dissoudre l'or »... Serge Brussolo dans « Les cavaliers de la pyramide » raconte que les « empereurs d'Asie » condamnaient les « hauts dignitaires » qui les avaient trahis en leur faisant aspirer des « feuilles d'or, très minces », lesquelles, se collant aux bronches, les asphyxiaient.

4.
Junia se dit « qu'utiliser le trésor pour [les] tuer » est aussi habile qu'ironique. Vengeance de la momie. Statues d'or, « idoles barbares ». Des « dépouilles » utilisées comme « bombes fulminantes ». Junia regrette de n'avoir pas la maîtrise de soi des « prêtres ».

5.
Junia s'en sort. Junia est-elle une « ogresse » ? Junia cherche à débusquer le piège. La modernité et la bonne parole du « vivre ensemble » masquent les pièges que nous tend l'infini là, toutes ces consciences là, le monde là, les autres là.

6.
Des sarcophages à tête de « taureau furieux ». Ça sent la « malice ». Pourquoi douze ? Donc, Junia cherche « la dépouille de la magicienne » ? On ne serait pas surpris de voir débouler Rick O' Connell et Evelyn Carnahan du film « La Momie » (Stephen Sommers, 1999).

7.
Des sarcophages « à roues » : je ne sais pas si cela existe. Evidemment, ce serait plus pratique pour déplacer leur éternité. Analogie : sarcophages- « fauves assoupis »- « crocodiles » aux aguets- boîtes à coucous toxiques. Junia, les miroirs et le labyrinthe. Multiplication des illusions. Ce qu'on nous fait miroiter qu'on rame. J'aime bien la littérature de genre ; elle me distrait de la littérature sérieuse qui souvent m'agace.

8.
Le tout n'est pas de savoir qu'il y a un piège, c'est de savoir comment il fonctionne. La malice, c'est que ceux qui démontent les pièges sont eux-mêmes des poseurs de pièges. Je me méfie donc des sociologues.

9.
« Ça ne ressemble à rien de connu. » La littérature attrape l'inconnu dans ses syllabes. « L'adolescente » (Tanita) se propose de « déchiffrer ». Comme elle est aveugle, elle tâte et palpe. « Le nombre et l'unité », « la pluralité et l'anonymat », « le frisson du sable », je suis d'accord avec Junia : « Quel prétentieux charabia ! ».

10.
Junia et Tanita (une géante et une adolescente aveugle) face à une « armée de sarcophages ». Fragilité de la pyramide mouvante. Le sphinx incompris et baudelairien avait bien raison de haïr le « mouvement qui déplace les lignes ». Du coup, les taureaux furieux...

Patrice Houzeau
Malo, le 26 décembre 2022.

Publicité
26 décembre 2022

A QUOI SERT LA VIRTUOSITE BAUDELAIRIENNE ?

A QUOI SERT LA VIRTUOSITE BAUDELAIRIENNE ?

Notes sur le sonnet « La cloche fêlée », de Baudelaire.

1.
Baudelaire, « La cloche fêlée », 1er quatrain. L'hiver, faut avoir des consolations. L'amertume mêlée à la douceur, qu'il revendique le narrateur baudelairien. « Revendique » est-il bien le mot ? Comment l'auteur de « Parfum exotique » et de « A une dame créole » supportait-il l'hiver et ses « froides ténèbres » ? Le « feu » déclenche l'allitération « f » et la palpitation ternaire. Des « carillons » qui « chantent dans la brume » : étrange paysage sonore, masqué, au rythme régulier (2/4/2/4) d'une partition. La mémoire puise dans ses lointains. Où « s'élèvent-ils » « lentement » qu'on dirait des esprits suscités par les flammes (sont-ce les ombres sur les murs ?), ces « souvenirs lointains » ? Sinon dans sa propre hantise, où donc ? « Cloche fêlée » ? Sans doute : y a comme un « bruit » dans ce qui « chante » : la rime « hiver / s'élever ».

« Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'élever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume. »
(Baudelaire, « La cloche fêlée », 1er quatrain).

2.
Baudelaire, « La cloche fêlée », second quatrain. Les occlusives [k] et [g] rythment le vers 5 du sonnet. La séquence « gosier vigoureux » est efficace, résonnant comme les deux coups de cloche d'un rituel. Assonance « o » qui accompagne la métaphore cloche/être humain : « cloche », « gosier vigoureux », « bien portante », « soldat ». Eloge de la vieille fidélité de la cloche, assimilée à une sentinelle. Parallèle « vieillesse de la cloche / vieux soldat ». Assonance « i » dont la résolution se trouve dans le mot « cri » et qui apparaît tantôt assourdie (« Bienheureuse », « gosier », « vieillesse », « religieux », « vieux », « veille »), tantôt sonore, éclatante (« vigoureux », « Qui », « fidèlement », « cri religieux », « Ainsi »). Le son « i » : quel drôle de son pour une cloche ! Plus humain que métal, ce « cri ».

« Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fidèlement son cri religieux,
Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente ! »
(Baudelaire, « La cloche fêlée », second quatrain)

3.
Baudelaire. « La cloche fêlée », les deux tercets. Rupture : irruption du « Moi » après l'éloge dans les quatrains du « bruit des carillons qui chantent dans la brume ». Opposition de l'occlusive [m] (« Moi, mon âme ») et de la constrictive [f] (« est fêlée »). Echo de cette « fêlure » dans le dernier mot du premier tercet : « affaiblie ». Moi, mon âme défois elle rame. Retour du son « i » à la rime. Plaintif le « i » quand il n'évoque pas le rire. Le verbe « peupler » suggère une humanité que la forme « veut » prétend affirmer.

Hyperbole du second tercet : l'âme devient un « blessé qu'on oublie / Au bord d'un lac de sang ». Reprise macabre de l'image du « vieux soldat ». Il « râle », le camarade laissé pour mort et qui ne s'appelle pourtant pas Guttu. Le sonnet a commencé par un tableau mélancolique et finit sur une vision d'horreur. Et ça, c'est parce que le narrateur baudelairien s’exagère. Le « chant » est devenu une « voix affaiblie » puis un « râle ». Virtuosité baudelairienne : le 13ème vers du sonnet est monosyllabique. Le poème se termine sur une accentuation ternaire et les sons « eur » et « or » ( « bord », « meurt », « morts », « efforts ») corrompant la netteté du chant de la « cloche au gosier vigoureux ». A quoi sert la virtuosité baudelairienne ? A mettre une distance entre le « moi, mon âme est fêlée » et le « blessé qu'on oublie ».

« Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
Il arrive souvent que sa voix affaiblie 

Semble le râle épais d'un blessé qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts. »
(Baudelaire, « La cloche fêlée « )

Patrice Houzeau
Malo, le 26 décembre 2022.

23 décembre 2022

L'INTELLIGENCE PLURIELLE DU MONDE

L'INTELLIGENCE PLURIELLE DU MONDE

Notes sur le sonnet « Correspondances », de Baudelaire.

1.
Baudelaire, « Correspondances ». Si la « Nature » est un « temple », à qui ce temple est-il dédié ? Quelle sacralisation, dis ! Personnifiée, immuable par la grâce de l'être, « temple ». C'est que qui quoi dont où, cette immanence ?

Des « vivants piliers » aux « confuses paroles . Des sibylles ? Le bruissement des feuillages ? De quoi s'imaginer des chœurs étonnants. Des rythmes hermétiques.

La « Nature » fourmillerait de « symboles », à en dresser des « forêts », seul mot de la première strophe se référant explicitement à la nature. Que « l'homme y passe » n'est guère étonnant, l'espèce humaine n'étant jamais qu'un passage dans on ne sait quoi d'ailleurs.

Ces « forêts » ont des yeux. Je pense que s'il y eut jamais quelqu'un qui revint d'une promenade dans une forêt à yeux, ce fut pour rentrer dans un asile d'aliénés, ou alors l'histoire des faits divers. Ce n'est pas l'humain qui contemple la Nature, mais la nature qui garde un œil sur le bipède qu'elle connaît aussi bien que si elle l'avait fait.

« La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers. »
(Baudelaire, « Correspondances », premier quatrain)

2.
L'assonance [on] et le mot « échos » au centre du vers. L'assonance [on] plonge le cercle du o dans la confusion. Echos, en effet : « profonde », « comme », « sons se répondent ».

Identité des contraires « nuit » et « clarté ». Evocation ternaire de la synesthésie : odorat, vue et ouïe ; différents sens participent à une même « unité », celle du monde sensible, du monde tel qu'il se présente.

« Parfums, couleurs, sons » : le champ lexical de la culture domine. Des mots éclatants, aux sonorités différentes, contrastant, aux référents précis, en opposition avec la confusion des échos lointains.

Baudelaire a-t-il voulu que son art rivalisât avec la musique ? Si dans la nature cette unité préexiste, « ténébreuse » et « profonde », c'est l'art qui lui donne son sens.

« Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comma la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
(Baudelaire, « Correspondances », second quatrain)

3.
Baudelaire prend l’exemple des parfums. Certains de ces parfums ont la douceur du son des hautbois, la fraîcheur des enfants et du vert des prairies.

Le « mot » prairies » et les mot « forêts » sont les seuls mots du sonnet se référant réellement à la nature. Ambiguïté des parfums « corrompus », puissance et richesse d'un monde infiniment divers et irréductible. « expansion » : diérèse précieuse. Le dernier vers traduit l'union de « l'esprit et des sens », du corps et de l'intelligence dans l’exaltation et la synesthésie des parfums chantants.

« Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants, 

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens. »
(Baudelaire, les deux tercets du sonnet « Correspondances »)

Note : Je vois dans le sonnet des « Voyelles », de Rimbaud, un écho au sonnet des « Correspondances ». Baudelaire éclaire, démontre, illustre. Rimbaud, en associant sons et couleurs en une suite d'images originales, rappelle que le monde n'en reste pas moins étonnamment hermétique, étrange, bizarre, aléatoire. La fascination n'en reste pas moins.

Patrice Houzeau
Malo, le 23 décembre 2022.

23 décembre 2022

COEUR ET MYSTERE

COEUR ET MYSTERE

Notes et amusettes sur les chapitres 7 à 10 du « Belphégor », d'Arthur Bernède.

1.
« - Je crois, soulignait Colette, que nous avons affaire à un rude adversaire. »
(Arthur Bernède, « Belphégor », 1ère partie, chapitre 7)

Bernède, « Belphégor ». « Le roi des détectives ». Apologie de Chantecoq. Papa est un artiste du mystère et sa fille, sa secrétaire. Des amitiés nouées pendant la guerre. Le « problème le plus ardu et le plus troublant ».

Des livres, beaucoup de livres : le détective est cultivé. Colette et son père en pleine réflexion sur l'énigme du Fantôme du Louvre. Le Fantôme a-t-il voulu dérober Belphégor ? (quelle bizarrerie !). Comme il y a des esprits frappeurs, y aurait-il des esprits voleurs, voire des esprits farceurs ? Un esprit peut-il perdre l'esprit ? Ce que l'on appelle « revenant », ne serait-ce pas autre chose qu'un esprit perdu entre deux mondes ?

Colette distraite et rougissante. Je ne me souvenais pas que Jacques Bellegarde avait rendez-vous avec Chantecoq. Colette troublée et volontairement maladroite. L'important, c'est le travail.

2.
« Et, tout en secouant la tête, elle ajouta :
« - En attendant, j'ai grand-peur que tout cela ne finisse très mal pour tout le monde ! »
(Arthur Bernède, « Belphégor », 1ère partie, chapitre 8 [Marie-Jeanne])

Bernède, « Belphégor ».« Le bossu mystérieux ». Le bossu a de grandes mains et de grands pieds. Un espion ?

Elsa intervient auprès de Jacques. Simone est en danger, et Jacques bien ennuyé. Opposition Simone/Colette : l’exaltée et la lumineuse.

Comme ce chapitre est consacré aux soucis affectifs du journaliste aventureux, et comme il n'y est pas question de « La septième preuve », qui est le titre du chapitre 3 de la première partie du roman « Le Maître et Marguerite » de Mikhaïl Boulgakov, je ne trouve pas grand chose à dire. Il n'y est donc pas question du « soir tombant » sur l'étang du Patriarche, ni d'une histoire dont le poète Biezdomny (paraît que ce nom en russe signifie « sans foyer ») se demande si elle lui fut réellement racontée. Il n'y est donc pas question non plus d'interrogations sur la vérité des Evangiles et sur la fiabilité des témoignages. Il n'y est donc pas question ni d'un œil vert, ni d'un œil mort, ni d'un professeur ayant perdu l'esprit, ni de réflexions sur l’existence du diable, ni de la « septième preuve », ni de ce qu'on ne trouve pas et qui existe cependant. Il n'y est donc pas question de « l'oncle de Kiev » et du fait qu'il y a des gens dont on se demande comment ils peuvent savoir sur vous tant de. Il n'y est donc pas question de la mort de Berlioz. Gautrais est révoqué. Bellegarde lui promet une place. Le bossu filoche.

3.
« - Je sens bien que vous avez raison. Mais comment vous écouterais-je, quand je ne m'entends plus moi-même ? »
(Arthur Bernède, « Belphégor », 1ère partie, chapitre 9 [Simone Desroches])

Bernède, « Belphégor ». « L'agonie d'un cœur ». Le divan noir et le « bellâtre ». Le retour d'Elsa réjouit Simone. « Il va venir ! ». Arrivée de Jacques (il est venu) : séquence émotion.

Lucidité de Simone. Colette en ange gardien : « Prenez garde ! », prenez garde, Jacques Bellegarde ! Scrupules de Jacques. Résolution de Simone. Départ de Jacques. Simone tombe dans les pommes.

4.
« - Je crois que Belphégor sera content de moi !... »
(Arthur Bernède, « Belphégor », 1ère partie, chapitre 10 [le bossu mystérieux]).

Bernède, « Belphégor ». « Où Chantecoq entre en campagne ». Chantecoq se plonge dans « L'Histoire du Louvre ». Mais par où a-t-il pu passer ?

Bellegarde et Chantecoq unis contre le Fantôme. Apparition joyeuse de Colette, dont la description me rappelle le personnage d'Hélène, interprété par Mylène Demongeot dans la série des Fantômas (« Colette portait une toilette de ville d'une élégante simplicité, complétée d'un charmant chapeau cloche qui lui seyait à ravir »).

Chantecoq passe partout, et on ne le reconnaît pas. La « triple alliance ». En voiture pour le Louvre ! Le bossu filoche toujours.

Examen des ténèbres. En quête d'une « issue secrète ». Un pilier ? Les dalles ? Par où a-t-il pu passer, mais surtout, qu'est-il venu y faire ? Fin de la visite au Louvre (« On ferme ! »).

Chou blanc. Tout le monde est quand même bien content parce que nos héros sont optimistes, cependant que le bossu filochard dans sa « voiturette » a un « regard de batracien » et un « hideux sourire » (les héros sont beaux et le vilain, vilain).

Patrice Houzeau
Malo, le 23 décembre 2022.

16 décembre 2022

UN MONSTRE DELICAT AH C'EST BIEN VRAI ÇA

UN MONSTRE DELICAT AH C'EST BIEN VRAI ÇA

Notes sur le poème « Au lecteur » de Baudelaire.

1.

Dans « Au Lecteur », qui ouvre le recueil « Les Fleurs du Mal », Baudelaire commence par dire ses quatre vérités à l'humain que nous sommes :

« La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,

Occupent nos esprits et travaillent nos corps,

Et nous alimentons nos aimables remords,

Comme les mendiants nourrissent leur vermine. »

(Baudelaire, « Au Lecteur »)

Bien sots nous sommes. Bien dans la gourance. Le mal, et pas généreux. Tout ça à brouiller nos cervelles, à agiter nos corps comme on s'agite, pantins. Pis, nos sacs à remords, comme on les gonfle ! Ils en grouilleraient comme la « vermine » sur les « mendiants » ou la soldatesque russe sur le corps de l'Ukraine.

2.

Dans la deuxième strophe, entêtés nous sommes, ne nous repentant que contraints, et avec bien du temps et des ratiocinations. Pis tout « bourbeux des « chemins » (ah est-ce ainsi que les hommes vivent ? Pouah : dégoûtation!). Cupides, nous versons des larmes de crocodiles.

« Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;

Nous nous faisons payer grassement nos aveux,

Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,

Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches. »

(Baudelaire, « Au lecteur »)

3.

Le narrateur baudelairien ne fait pas dans l'éloge de l'humain. Non. Ah non alors. Comparaison du « mal » avec un « oreiller » et évocation de « Satan » qu'il précise « Trismégiste », car il serait en fait Hermès, et même en fait Thot, et même en fait et si ça se trouve, « An Ancient Astronaut », vu que Trismégiste, il est plus Hermès, et donc plus Thot, que The Big Cornu.

« Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste

Qui berce longuement notre esprit enchanté,

Et le riche métal de notre volonté

Est tout vaporisé par ce savant chimiste. »

(Baudelaire, « Au lecteur »)

4.

Serions-nous les fantoches à ficelles du Diable ? Eh bin, faut pas être dégoûté. On descend plus qu'on ne monte. Défois, quand on fréquente l'humain, trop humain, faudrait se boucher le nez. Napoléon, dit-on, en plus qu'il a quand même fait massacrer un tas de pauvres gens, avait peu d'hygiène. Ça n'empêche d'ailleurs ni son génie militaire, ni son talent de réformateur.

« C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !

Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;

Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,

Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent. »

(Baudelaire, « Au lecteur »)

5.

Il est question ensuite d'une « antique catin », ce qui pousse à l'allitération macabre : L'antique catin, à cause d'une sclérose en plaques, décline, et comme l'antique catin est aussi alcoolique, elle décline d'autant plus vite. D'autres antiques catins ont des coliques néphrétiques ; d'autres collapsent en psychiatrie ; d'autres, hydropiques, hémiplégiques, paralytiques ; d'autres, confinées dans des appartements glacés, claquent seules et malodorantes.

Pis qui c'est-y qui s'tape un « plaisir clandestin » ? Et pour qui qu'elle est, la « vieille orange » ?

« Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange

Le sein martyrisé d'une antique catin,

Nous volons au passage un plaisir clandestin

Que nous pressons bien fort comme une vieille orange. »

(Baudelaire, « Au lecteur »)

6.

Du démon dans nos têtes façon vers grouillants (les « helminthes ») et « la Mort dans nos poumons » (les méfaits du tabac ? de la pollution ?). Nous sommes victimes d'un « fleuve invisible » (ah tiens, revoilà le covid). « De sourdes plaintes » : celles des possédés ?

« Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,

Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,

Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons

Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes. »

(Baudelaire, « Au lecteur »)

7.

Qu'tout ça ne finisse pas en guerre civile et en épouvante à massacres semble étonner le narrateur, c'est qu'en son 19ème siècle, il ne pouvait pas se douter des horreurs qui allaient agiter le siècle 20 ; le 21, avec Poutine et sa sale guerre en Ukraine, commençant itou de manière pas mal sanglante.

« Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,

N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins

Le canevas banal de nos piteux destins,

C'est que notre âme, hélas ! n'est pas assez hardie. »

(Baudelaire, "Au lecteur")

8.

Evocation d'un tas de bestiaux bruyants et féroces. Une vraie ménagerie de delirium tremens. C'est bête, nous ne sommes que des bêtes.

« Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,

Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,

les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,

Dans la ménagerie infâme de nos vices, »

(Baudelaire, « Au lecteur »)

9.

Le narrateur annonce que le pire est dans la dernière strophe. Une arme de destruction massive. L'humanité tiendrait-elle au « bâillement » d'un dieu lassé ?

« Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !

Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,

Il ferait volontiers de la terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde ; »

(Baudelaire, « Au lecteur »)

10.

« L'Ennui » fume « son houka » (une « sorte de narguilé » nous renseigne une note) - l'Ennui est snob – et, tel un psychopathe ordinaire ou un citoyen contrarié, a des songes de sang. On croit qu'il pleure, mais en fait il s'en fout. Le lecteur est le frère « hypocrite » de l'auteur, mais, à mon avis, sa sœur bat le beurre. Un « monstre délicat » : voilà un oxymore qui s'applique à bien des intellectuels. Je me pose la question : Faut-il tellement s'ennuyer pour ouvrir un recueil de Baudelaire ?

« C'est l'Ennui ! - l’œil chargé d'un pleur involontaire,

Il rêve d'échafauds en fumant son houka.

Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,

- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère ! »

(Baudelaire, « Au lecteur »)

Patrice Houzeau

Malo, le 16 décembre 2022.

Publicité
15 décembre 2022

EN RENTRANT CHEZ SES FETICHES

EN RENTRANT CHEZ SES FETICHES

Notes sur le poème « Zone », de Guillaume Apollinaire.

1.

Le recueil « Alcools » (1913), de Guillaume Apollinaire commence par le grand poème « Zone ». Le narrateur avoue sa lassitude du « monde ancien », qu'il voit partout, y compris dans les « automobiles ». Le grand moderne serait le « Christianisme ».

Pour ce qui est du christianisme, il me semble aussi que le catholicisme, bien que les scandales de pédophilie y pullulent, a parfois de ces accents modernes que les autres religions n'ont pas.

A noter cependant ces deux vers qui indiquent une certaine prise de distance du narrateur apollinarien :

« Et toi que les fenêtres observent la honte te retient

D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin »

(Apollinaire, « Zone »)

Peut-être bien que la veille, il en avait pris une sévère, dis, l'Apollinaire.

2.

Le narrateur fait l'éloge de la littérature de rue (« prospectus catalogues affiches journaux », fascicules divers), puis évoque une « jolie rue », une « industrielle », avec « directeurs ouvriers et belles sténo-dactylographes ».

Apollinaire avait-il ce goût qu'avouait aussi Baudelaire pour les rues passantes ? Poésie de la ville en tout cas.

3.

La rue auquel il songe (et dont il a « oublié le nom ») en rappelle une autre, où il n'était « encore qu'un petit enfant ». Prières clandestines « dans la chapelle du collège ». Personnellement, je n'y crois guère et j'aurais préféré un Apollinaire version « Chiche-capon » des « Disparus de Saint-Agil », de Pierre Véry : une bande de gosses qui se réunissent la nuit dans la salle de sciences naturelles « où veille le squelette Martin » comme dit un résumé, ce qui m'enchante.

Prières clandestines donc et anaphore qui se termine par ceci, qui est plaisant :

« C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

Il détient le record du monde pour la hauteur »

(Apollinaire, « Zone »)

Qui rappelle les réflexions de Blaise Cendrars sur les moines lévites dans « Le Lotissement du ciel ».

4.

Apollinaire est très bon quand il s'amuse avec les mots et les sons :

« Ils crient qu'il sait voler qu'on l'appelle voleur

Les anges voltigent autour du joli voltigeur »

Ce sont les « diables dans les abîmes » qui « lèvent la tête » pour regarder Jésus monte-en-l'air.

5.

L'évocation de l'ascension christique entraîne un cortège de noms d’oiseaux : hirondelles, corbeaux, faucons, hiboux, ibis, flamants, marabouts (d'ficelle), « l'oiseau Roc » (n'roll), aigle, colibri, pihis « longs et souples », colombe, oiseau-lyre, « paon ocellé », phénix, sirènes (j'ignorais qu'elles volassent).

6.

Le narrateur se décrit seul et angoissé. « comme le  feu de l'Enfer ton rire pétille ». Evocations de « flammes ferventes », de « Notre-Dame de Chartres » et du « Sacré-Cœur ». Ça flamboie sec : Est-ce pour cela que les femmes que le narrateur croise dans Paris sont « ensanglantées » ?

7.

Le narrateur dépayse sa lyre « au bord de la Méditerranée ». Les « poulpes des profondeurs » effrayent les spectateurs. Ayant la bougeotte, la strophe suivante évoque les « environs de Prague » et entre autres, « tavernes » et « chansons tchèques ».

Puis, ce sont Marseille et les pastèques.

Puis un hôtel à Coblence.

Puis Rome et un « néflier du Japon ».

Puis Amsterdam et Gouda (J'aime bien le gouda. D'une manière générale, j'aime les fromages. Ça me fait penser que je vais les passer sobres, ces fêtes de fin d'année 2022 : il semble quand même que la crise que nous connaissons depuis 1973 (eh oui) s'accélère et s'aggrave singulièrement : faut garder ses sous, moi je crois).

Puis Paris : case prison (l'affaire du vol de La Joconde).

8.

Tous ces voyages et péripéties mélancolisent le narrateur. Il s'apitoie sur lui-même (« à tous moments je voudrais sangloter ») puis s'apitoie sur les « pauvres émigrants » de la gare Saint-Lazare.

Puis, tout mélancolique, il prend un café dans un « bar crapuleux ».

9.

Parfois, le narrateur est dans un « grand restaurant ».

Parfois, il est avec une fille, « une pauvre fille au rire horrible ».

Parfois, il compare la nuit à une « belle Métive » (comprenez ici « métisse »).

Parfois, il évoque des prostituées.

Et comme il ne boit pas que du café, voilà « cet alcool brûlant comme ta vie » et l'occasion d'un chiasme :

« Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie

Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie »

(Apollinaire, « Zone »)

10.

Enfin, bien fatigué du tout ci tout ça dont il cause, il rentre chez ses fétiches qu'il compare à des « Christs d'une autre forme » (il n'a pas tort) et voit dans le soleil une tête tranchée (« Soleil cou coupé » : c'est célèbre et c'est beau).

Patrice Houzeau

Malo, le 15 décembre 2022.

14 décembre 2022

UNE VICTOIRE ENIGMATIQUE

UNE VICTOIRE ENIGMATIQUE

Notes sur la Préface de « Humain, trop humain », de Nietzsche traduit par Desrousseaux et Albert (le Livre de Poche, « Les Classiques de la Philosophie »).

1.
« Des lacs et des rets pour les oiseaux imprudents » : c'est ainsi que Nietzsche lui-même dans sa préface à « Humain, trop humain », qualifie les pièges que peuvent devenir ses arguments pour des esprits qui exerceraient leurs critiques en volant de travers.

2.

« Une école du soupçon » ; la « vie » vit-elle de la « tromperie » ; vivre, est-ce tromper autant que se tromper ? Les « esprits libres » sont-ils une invention ? De l'utilité des « compagnons et fantômes » de fiction que l'on fréquente et que l'on révoque à son aise.

Poutine, en persistant dans sa sale guerre en Ukraine, sait-il qu'il se trompe tout autant qu'il trompe les Russes ? Je crains la révélation qu'il pourrait se faire à lui-même. Poutine sera-t-il assez fort pour supporter soudain de comprendre, ou restera-t-il dans le déni, prolongeant horreur et bêtise ?

3.

Une « victoire énigmatique », celle sur ses déterminismes que l'on ne peut pourtant pas complètement annihiler, quand bien même on ferait de la philosophie une logique imperturbable, objective, implacable, catégorique et tendant à l'efficacité d'un système administratif.

De là sans doute le goût des pouvoirs totalitaires pour les dogmes « démontrés », le goût des partis extrémistes pour les gouvernances qui fondent l'individu dans la masse des citoyens obéissants, soumis à une norme d'autant plus rigide qu'elle est présentée comme morale, salutaire, verticale, transcendante.

4;
« Tout peut-il être faux en dernière analyse ? » se demande le narrateur nietzschéen, replongeant le lecteur dans le vertige du paradoxe du menteur.

5.

De la « santé débordante » de « l'esprit libre » qui ne peut se passer de la « maladie » puisque cette « santé » est d'autant plus éclatante et renforcée qu'elle se gagne par une victoire sur la « maladie ». Notons qu'il s'agit d'une victoire sur soi-même, et non un appel à éradiquer. Réfléchir n'est pas tuer.

6.

Éloge du lieu d'être : « Qui comprend, comme lui, le bonheur qu'il y a dans l'hiver, dans les taches de soleil sur la muraille ! » Lisant Nietzsche, j'y crois parfois entendre des échos du Rimbaud des «illuminations ».

7.

Des « vertus » non comme des « maîtresses », mais comme des « instruments ». Des contraintes dont on se fait des aubaines, des outils, des armes. Y aurait-il une virtuosité du vrai ? Être authentique, est-ce être virtuose, à la manière d'un danseur, d'un musicien, d'un peintre et d'un poète ?

8.

L'esprit face à « l'énigme de sa libération ». La « vocation » nous voue à ce que « nous ne connaissons pas encore » : nous agissons en vertu d'un avenir que nous ignorons ; « c'est l'avenir qui dicte sa règle à notre présent » écrit Nietzsche.

Une autre lecture, plus positiviste, dirait que c'est en fonction de l'avenir que nous agissons et que donc, les nécessités du futur, nous obligeant à la prévoyance et aux préparatifs, conditionnent le présent. Morale de carriériste, de militant, d'individu responsable, d’expérimentateur, de citoyen modèle, de professeur, de stratège.

9.

« surtout que, dans certains cas, comme l'indique le proverbe, on ne reste philosophe qu'en gardant le silence. »

(Nietzsche, « Humain, trop humain », Préface, 1886).

Se taire, est-ce snober le réel, le désavouer, l'envoyer paître avec tous ses bavards ?

 

Patrice Houzeau

Malo, le 14 décembre 2022.

14 décembre 2022

LE TABLEAU EST TROUE ET LA TARTE BRÛLE

LE TABLEAU EST TROUE ET LA TARTE BRÛLE

Notes en lisant le chapitre 3 de « Trois souris », d'Agatha Christie traduit par Maurice-Bernard Endrèbe.

1.

Pas étonnant qu'après un coup pareil, Molly ait besoin d'un verre de whisky. Un cadavre dans la bibliothèque, ça s'est déjà vu ça. « Quelqu'un sifflotait. » Giles n'est plus dans l'armée.

2.

Qui sera la prochaine souris morte ? Schéma habituel du roman à énigmes : tous cachent quelque chose à l'enquêteur. Je mange des pâtes en écoutant une vieille galette des Who. Il fait un froid sec ; pas de neige.

3.

Personne n'a entendu le piano. On constate un sabotage. Le major fait un compliment à Giles. Un « léger craquement ». Giles se fait plus précis dans ses soupçons.

4.

Molly demande un entretien en particulier. Doutes sur l'âge possible de l'assassin. L'enquêteur avoue qu'il n'est sûr de rien. L'assassin s'amuse-t-il tant que ça ?

5.

L'odeur de cuisine réchauffe le cœur. Qui c'est-y qu'a volé les skis ? Le cauchemar, c'est ce qui revient qu'on voudrait pas. Rapprochement de Christopher et de Molly.

6.

« Il... il vous met des choses dans la tête..., des choses qui ne peuvent pas être vraies ! »

(Agatha Christie traduit par Maurice-Bernard Endrèbe, « Trois Souris » chapitre 3, [Molly])

C'est ainsi que le réel travaille à se rendre compatible avec la façon dont nous nous le représentons.

7.

Molly comprend que son interlocuteur n'est pas celui qu'il a dit être. Aveu. La mort d'une mère. Les dégâts de la guerre. Un pilote tué. Agatha Christie avait, dans ses meilleures intrigues, ce talent de donner à penser que le fond de l'histoire, c'est que la vie est « horrible ».

8.

Un bonheur illusoire. On ne sait jamais vraiment où les gens sont, et même parfois quand ils sont près de vous. Accrochage. Giles ne porte décidément pas Christopher dans son cœur. Condamné par la justice, Bernard Laporte va-t-il prendre la porte ?

9.

La phrase« Je pourrais en avoir pitié » sous-entend que Molly pourrait comprendre chez un autre des sentiments qui pourraient être aussi les siens. On ne sait plus qui est allé à Londres.

10.

Molly et Giles constatent qu'ils sont des étrangers l'un pour l'autre. Des personnalités plus complexes et dissimulées qu'on pourrait croire. Le roman policier comme révélateur.

11.

Mr Paravicini tente de calmer le jeu, fait des suggestions culinaires et des considérations sur le goût des enfants pour le « macabre », propose son aide, sifflote l'air des « Trois Souris », bref, se fait remarquer.

12.

Annonce d'une « expérience ». Un indice dans un manque de tact ? La vérité se trouverait-elle dans la répétition ? Celle de l'air des « Trois Souris » au piano ? On dirait un jeu. Masques brouillés.

13.

Molly compte jusqu'à cinquante. Piano, sifflotement, radio. Peur et conjectures de Molly. Révélations pas tout à fait exactes qui en déclenchent des vraies, et d'autres encore et tout à coup, danger imminent.

14.

« Un sourire d'enfant », un revolver à la main. Quelqu'un sifflote l'indicatif du meurtre. Le major n'est pas major, le sergent n'est pas sergent, le commandant n'est plus commandant, mais on sait maintenant qui est le coupable (« le pauvre diable est complètement cinglé »).

15.

Le coupable n'est ni le perroquet, ni Pavarotti, lequel ne chantera pas l'air des « Trois Souris » (surtout qu'il n'a pas été composé par un Italien). Réconciliations et annonce de comestibles merveilleux. En attendant, il y a un tableau troué et la tarte brûle.

Patrice Houzeau

Malo, le 14 décembre 2022.

13 décembre 2022

ON NE SE MEFIE JAMAIS ASSEZ DES AUTEURS DE ROMANS POLICIERS

ON NE SE MEFIE JAMAIS ASSEZ DES AUTEURS DE ROMANS POLICIERS

 

Notes en lisant « Trois souris », d'Agatha Christie traduit par Maurice-Bernard Endrèbe.

1.

Molly fait l'hypothèse d'un « crime crapuleux ». Mrs Boyle serait-elle sartrienne ? Meurt-on dans des circonstances que l'on a fatalement soi-même suscitées ? Est-on jamais que son propre déterminisme ? Réflexions décalées sur l'étranglement.

2.

Les gens défois ils se ressemblent tellement qu'on dirait des assassins. A Scotland Yard, on interroge. Un « étui d'allumettes », un carnet perdu.

Moi, j'y aurais mis un perroquet qui répéterait du Rimbaud : « C'est elle, la petite morrrte, derrrière les rrrosiers roh ». Mais il n'y a ni chien, ni chat et Molly plus Mrs Boyle, ça en fait deux, pas huit femmes, et encore moins trois souris.

3.
« Trois souris... » et l'on crie. Et si sous ce « feutre rabattu sur les yeux », si dans ce « pardessus boutonné jusqu'en haut » et derrière ce « cache-nez dissimulant », il n'y a avait personne. Si l'assassin était l'homme invisible. L'homme invisible dans la neige. Il y a des témoins.

4.
On suppose que c'est un fou. Mrs Lyon devient Maureen et n'en a pas moins été assassinée. Evocation de Monkswell Manor par Parminter. De l'utilité de la rubrique des mots croisés du « Times ». Scotland Yard appelle.

5.
Chapitre 2. Arrivée du traditionnel major « dont la majeure partie de la carrière s'était passée aux Indes ». Les romans à énigme britanniques sont des conventions : le crime doit y être improbable, le détective impossible et la logique imperturbable.

6.
« L'insistante sonnerie » de la nuit. Un étranger sorti du blizzard. Un « portefeuille bourré de billets de banque » et un nom italien. Mais qu'est-ce qu'il ferait là, Pavarotti ?

Coupés du monde par une neige qui abolirait la modernité des journaux et des téléphones. Molly s'inquiète pour le pain.

7.
Déception d'une femme d'action. Un roux avec une cravate en laine.

De l'utilité des majors sachant manier la pelle. Celui-ci est discret, secret, avisé, « aux aguets ».

Molly répond dans la bibliothèque ; Giles dégage le poulailler. Annonce de l'arrivée du sergent Trotter.

8.
La police ne se dérangeant pas pour rien, surtout si elle se déplace à ski. Rouspétance de la clientèle. Molly prend parti. Où on prend Christopher Wren pour un autre et l'étranger pour un bizarre.

9.
A pas de loup, le loup. De la radicalité de la neige. Un feu que l'on attise comme une curiosité.

L'étranger ne veut pas paraître son âge. Chute du tisonnier, arrêt du tricot, inquiétude raide du major. Trois coups au carreau.

10.

La fiction s'interroge sur la présence de l'enquêteur, défois qu'on l'obligerait à exister. On ne peut plus téléphoner. L'enquêteur s'apprête à prendre des notes.
11.

Un passé douloureux. Soudain le sordide surgit sur la scène du huis-clos et ses airs cocasses. Ébahissement de Molly et de Giles. Se pourrait-il qu'on assassinât au sein de la pension ?

Quant au perroquet absent (il s'appelle Hercule), citant Rimbaud, il n'en raconte pas moins que « le petit frrrèrrre – (il est aux Indes !) là, devant le couchant, sur le prrré d’œillets. »

12.

Molly connaît la comptine. Le meurtrier serait-il un soldat déserteur ? J'ai alors ma petite idée sur l'identité du coupable, qui n'est pas censé être celui que l'on soupçonnerait d'abord. Bien entendu, ce n'est pas le perroquet.

« - Mais, euh, monsieur Houzeau, il n'y a pas de perroquet dans la nouvelle « Trois souris... » d'Agatha Christie.

- Eh, c'est qu'il est bien caché ! En tout cas, c'est mystérieux... »

13.

L'assassin est sans doute déjà là. Giles soupçonne un architecte. Sir Walter Raleigh ramena la pomme de terre des Amériques en Angleterre. « Trois pardessus de couleur foncée », « trois chapeaux mous », un journal venu de Londres.

14.

Evocation de l'idylle Molly-Giles. L'enquêteur s'adresse aux personnages, n'obtient pas de réponse et les met en garde. Tout à l'heure, dans mon demi-sommeil, j'ai vu une porte ouverte, et un chat passer de l'autre côté.

Si l'on en croit Christopher Wren, « Il s'agit d'une plaisanterie imaginée par un dément. Et c'est ce qui la rend si délicieusement macabre. » On ne se méfie jamais assez des auteurs de romans policiers.

15.

Ce que Mrs Boyle aurait dû dire et que le major sait. Certains s'inquiètent ; d'autres plaisantent. Paul boit un verre ; Mary prépare une soupe à l'oignon. Le perroquet évoque du Rimbaud : « La jeune maman trrrépassée descend le perrron – rrron. ».

16.

Pas de téléphone, pas de rapport. Quelqu'un pianote ; quelqu'un sanglote. Quelqu'un « change de visage ». Quelqu'un se rappelle soudain. Quelqu'un a quelque chose à faire. Quelqu'un meurt entre une « causerie sur l'origine et la signification des comptines » et une « conférence sur la psychologie de la peur. » Elle en est où, Molly, avec ses pommes de terre ?

17.

Elle en est où, Molly avec ses pommes de terre ? L'architecte est-il vraiment architecte ? L'étranger est-il vraiment étranger ? Les Trois Souris sont-elles réellement trois ? Qui va enfin faire taire ce perroquet ? Où est cette fichue deuxième chaussette ?

18.
Le capitaine Haddock va-t-il finir par étrangler la Castafiore avec ses bijoux ? Dupont va-t-il finir par comprendre qu'il souffre d'un dédoublement de la personnalité ? Tournesol va-t-il revenir de l'Ouest ? Et qui c'est-y qui a bouffé Milou et qui a marié Tintin ?

Patrice Houzeau

Malo, le 13 décembre 2022.

6 décembre 2022

J'AI VIEILLI DIT ELLE suivi de UN POTIRON SUR UNE BROUETTE

J'AI VIEILLI DIT-ELLE suivi de UN POTIRON SUR UNE BROUETTE

Notes Marges Brefs sur « Zazie dans le métro », de Raymond Queneau et sur les premières pages de « Chêne et chien ».

1.

Comme j'avions eu la crève brevetée, j'avions laissé Zazie tondre ses moutons, mais tant va la laine qu'à la fin, allant mieux, je viens voir où en sont les manteaux. Donc, dans le chapitre 17 de « Zazie dans le métro », de Raymond Queneau :

2.
La veuve Mouaque, après la dérobade de Trouscaillon, se brûle avec un autre croûton. Considérations troubles sur la pureté en cuisine.

3.
La foire aux baffes est ouverte. Projetez-vous mentalement le Gabriel faisant « sonner le cassis de l'un contre l'autre de telle force et belle façon que les deux farauds s'effondrent fondus » : comment ne pas penser au cinéma burlesque et à l'allitération effe ?

4.
Epique « Aux Nyctalopes ». Où Zazie, suivant les exemples de Jeanne la pucelle et de Jeanne Hachette, se comporte comme une « vraie fille de France » et soutient vaillamment son tant épatant tonton.

5.

Laverdure « change de disque » mais revient bien vite au classicisme de la phrase culte. Zazie fait part à son tonton tant épatant de son admiration pour l'homme d'action. Mais, en vertu de la morale républicaine, il est essentiel que force restât à la Loi, sinon c'est la chienlit échevelée.

6.

Donc, dans les chapitres 18 et 19 de « Zazie dans le métro », de Raymond Queneau :

Approche du réel contondant. Marceline ne répond plus.

Bal tragique aux Nyctalopes. Retour de l'homme au pébroque.

7.

Trouscaillon tombe tous les masques. Menace d'une fricassée d'perroquet. Zazie est dans les pommes et descend dans l'échappatoire grâce à l'intervention d'un mystérieux « lampadophore »

8.

Escapade et fin de la grève du métro parisien. Laverdure et Turandot s'envolent.

La maman à Zazie se magne et use de lucidité. Marceline révélée. Fin du roman et considération selon laquelle le temps passe.

9.

6 décembre 2022 : 1 euro = plus de 65 roubles (1 rouble = 0,015 euro et 0,016 dollar). La monnaie russe s'effrite un peu plus chaque jour. Les indices boursiers russes sont en baisse. Economiquement, la Russie s'épuiserait-elle ?

10.

Dans les premières pages de « Chêne et chien », le narrateur quenalcien dit son origine et la joie de ses géniteurs quand il vint au monde. « une sorte de poire » fut l'une des premières mamelles de son destin.

11.

Le narrateur quenalcien énumère les trésors de la mercerie familiale et se souvient des « demoiselles » du magasin, de la sueur qui « perlait à leurs aisselles ». Je ne sais à quel point cet olfactif influença le destin de l'auteur de « Chêne et chien ». Il n'eut « jamais de sœur ».

12.

Que nous font ces souvenirs ? Rien du tout si on en saisit le sens, car, à vrai dire, on s'en fout. Mais que l'auteur fasse rimer « Emprunt russe' avec Ursse (« U.R.S.S. ») et « Crédit Foncier » avec « quat'sous-papier » nous amuse assez (pour peu qu'on n'ait pas le moral trop rabaissé) .

13.

Le narrateur quenalcien se revoit marmot dessinant les choses et à l'école, apprenant « bâtons, chiffres et lettres ». Il en reparlera.

14.

Le narrateur quenalcien sous-entend du peu ragoûtant quant à ses « manies » dont « les progrès de la science », dit-il, le débarrassèrent, puis évoque à la page suivante un jeteur de sorts racketteur et d'obscènes voyous.

15.

Un quelconque lui mord le nez ; il gifle sa prétendante. Le narrateur voyage avec ses parents et s'épate de la locomotive. Maman achète de la carte postale ; papa a mal au foie.

16.

Père et fils, maladies et lectures. Aux beaux jours, « campagne verte », brune forêt », « mer indigo et violette », « ciel ardoisé ». Ces rimes fermentaient-elles déjà en lui, ou est-ce maîtrise d'auteur confirmé ?

17.

« On buvait du cidre, on mangeait de la crevette », écrit Raymond Queneau. Quant à moi, oui, j'aime à me souvenir de ce que j'eus plaisir à manger (coq au vin, carbonnade flamande, rouelle de porc en gelée, tarte au riz, pâté aux pruneaux, tarte aux abricots, glace à la pistache, bière « Duchesse de Bourgogne »...). Quelle mélancolie quand je regarde cuire mes nouilles.

18.

« Je ne décrirai point mon immense tristesse

lorsqu'il nous fallait revenir :

seul, un jour, un potiron sur une brouette

réussit à me faire rire. »

(Raymond Queneau, « Chêne et chien »)

Patrice Houzeau

Malo, le 6 décembre 2022.

 

Publicité
<< < 1 2 3 4 5 6 7 > >>
BREFS ET AUTRES
  • Blogs de brefs, ça cause humeur du jour, ironie et politique, littérature parfois, un peu de tout en fait en tirant la langue aux grands pompeux et à leurs mots trombones, et puis zut alors!
  • Accueil du blog
  • Créer un blog avec CanalBlog
Publicité
Archives
Publicité