SINON IL FINIT PAR SE HANTER
SINON IL FINIT PAR SE HANTER
1.
« Je veille, déloyal, ne crois plus m'aveugler ;
Au milieu de la nuit, je ne vois que trop clair :
Je vois tous mes soupçons passer en certitudes »
(Corneille, « L'Illusion comique », V, 3 [Isabelle])
Le « je », quel regard ! Il est d'autant plus affirmé qu'il se croit, qu'il se pense, qu'il se sait lucide. Samedi, je vais manger un steak-frites. J'aime bien manger un steak-frites le samedi. Ça me rappelle les samedis quand je mangeais un steak-frites le samedi.
2.
Le vers 1416 de « L'Illusion comique » est un alexandrin monosyllabique :
« Qu'as-tu fait de ton cœur ? Qu'as-tu fait de ta foi ? »
C'est Isabelle qui dit cela, mais elle joue la comédie car elle est comédienne dans une comédie qui s'appelle « L'Illusion comique », de Corneille (1606-1684). Vendredi, je vais manger du boudin blanc. Ou du poisson.
3.
« Puisque mon teint se fane et ma beauté se passe,
Il est bien juste aussi que ton amour se lasse »
(Corneille, « L'Illusion comique », V, 3 [Isabelle])
Est-ce vraiment un rapport de conséquence qui unit ces propositions ? Est-ce une loi universelle des humains que « tout fane, tout passe, tout lasse » ? Tout finit-il par décevoir ou indifférer ? Pourquoi suis-je si sot quand je joue aux échecs ?
4.
« Ce cœur, inexpugnable aux assauts de leurs yeux, »
(Corneille, « L'Illusion comique », V, 3 [Clindor])
L'adjectif « inexpugnable », je ne sais pas trop s'il y a encore beaucoup de gens qui savent ce qu'il signifie, qu'on lisait jadis dans les romans : « une citadelle inexpugnable », bien que je me demande dans quel roman j'ai bien pu lire cette expression, ou alors je l'ai entendue ? Mais où, quand ? Qui a dit cela ?
« Inexpugnable », cela veut dire qu'on ne peut prendre par la force. J'ai l'âme inexpugnable et des gants blancs (surtout quand j'ai des mains). A la cuisson, les moules restent rarement inexpugnables. L'inexpugnabilité, je ne sais pas si ça se dit, mais c'est marrant, qu'en tout cas, l'inexpugnabilité de ce bifteck épouvante ma fourchette.
Quand je pense à l'adjectif « inexpugnable », je pense illico à l'adjectif « pugnace », qui vient du latin « pugnare », qui signifiait « combattre » : les combattants pugnaces des citadelles inexpugnables lisaient-ils du Corneille ?
5.
« Voici la grande allée, il devrait être ici,
Et j'entrevois quelqu'un. Est-ce toi, mon souci ? »
(Corneille, « L'Illusion comique », V, 4 [Rosine])
Lexique des sentiments. Le possessif « mon » et le mot « souci » sont ici tout à fait mignons-trognons. Charmants. Délicieux. Pis, allitératifs, dis, limite virelangue :
Est-ce toi, mon souci, qu'a sifflé tout l'whisky ?
Est-ce toi, mon souci, qu'a chipé l'sachet d'chips ?
Qu'a chipé la saucisse et tous mes sous aussi ?
6.
« As-tu l’esprit troublé de quelque illusion ? »
(Corneille, « L'Illusion comique », V, 4 [Rosine])
Rosine reproche à Clindor son peu d'empressement. Les sentiments que l'on prête aux autres sont parfois illusoires, et c'est un grand cinoche que notre caboche. Le « Londres » de Céline me semble assez obscène, crapule pur jus, punk déglingos.
7.
« Si tu m'aimes, mon cœur, quitte cette chimère. »
(Corneille, « L'Illusion comique », V, 4 [Rosine])
Après « mon souci » (vers 1596), voilà du « mon cœur » (vers 1618). Rosine se montre assez familière, et ne masque pas ses sentiments. Dans l'édition à l'usage des écoles (Classiques Larousse, 1992), une photo en noir et blanc : « Rosine » (Janine Patrick) et Clindor (Michel Ruhl). Mise en scène de Daniel Leveugle, Festival du Marais, 1969. » Plumes, atours, parements. Une autre époque.
8.
« N'as-tu jamais appris que ces vaines chimères
Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères,
Ces vieux contes d'honneur, n'ont point d'impression
Qui puissent arrêter les fortes passions ? »
(Corneille, « L'Illusion comique », V, 4 [Rosine])
La vieille morale cornélienne, les dilemmes affreux, Rosine leur en flanque un coup sur le casque. Tout à l'heure, j'irai acheter du poisson. Parce que c'est vendredi. Il faudra tantôt aussi que j'achète du boudin blanc, parce que c'est Noël, tiens. Relire Kafka.
Dans mon esprit, « dilemme » s'écrivait « dilemne » avec un « m » suivi d'un « n » (et non avec deux « m »). Internet m'apprend que je confonds avec « indemne ». La mémoire fait des fautes d'orthographe.
9.
« Que vois-je ! Chez les morts compte-t-on de l'argent ? »
(Corneille, « L'Illusion comique », V, 6 [Pridamant])
C'est que les morts ne sont pas les morts. Ce sont des comédiens, comme l'indique la didascalie (« On tire un rideau et on voit tous les comédiens qui partagent leur argent »). « L'Illusion comique » est-elle une comédie qui a pour sujet la tragédie ?
En ce moment, il y a grève des bus de ville à Dunkerque, et ce, dit-on, jusqu'au 31 décembre 2024. On arrive à circuler mais, parfois, on attend le bus suivant de celui qu'est pas passé. Paraît que ce samedi 21, ce sera pire.
10.
« Cessez de vous en plaindre : à présent le théâtre
Est en un point si haut que chacun l'idolâtre,
Et ce que votre temps voyait avec mépris
Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits »
(Corneille, « L'Illusion comique », V, 6 [Alcandre])
Il en fut de même au 20ème siècle du cinéma. Théâtre et cinéma existent d'ailleurs toujours. L'humain raffole de la représentation. Sans cesse, il assiste au renouvellement de ses fantômes. Sinon, il finit par se hanter lui-même.
Patrice Houzeau
Malo, le 20 décembre 2024.