TANDIS QUE PLEURE LE TELEPHONE
TANDIS QUE PLEURE LE TELEPHONE
1.
Peut-on se demander avec Joachim du Bellay, « Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ? » sans avoir préalablement vidé quelques chopes, ou alors sans être, avec l'âge et les soupières, devenu aussi lucide qu'un fiancé rentrant chez lui à l'improviste, qu'une fiancée rentrant chez elle à l'improviste, qu'un cambrioleur rentrant chez lui à l'improviste, qu'un qui va à la chasse perd sa place rentrant chez lui en automobile ?
2.
Peut-on se demander, avec Joachim du Bellay hein, « Où est ce cœur vainqueur de toute adversité » sans considérer que depuis le temps qu'on est rentré dans l'Histoire de la littérature et le Royaume des Ombres, de « cœur vainqueur », y en a plus, que des osses qu'il reste, des osses...
3.
Peut-on se demander, avec Joachim du Bellay et la concierge trop tôt disparue de par la traîtrise d'un escalier dérobé, où qu'il est donc encore passé Kiki, le toutou taquin de Cathy la crémière et « Cet honnête désir de l'immortalité », où qu'il est passé car à quoi qu'ça vous sert, l'immortalité, rapport à s'que quand on est mort, comme dit le poète, c'est pour longtemps...
4.
Peut-on se demander, avec Joachim du Bellay et le piano de Michel Camilo que j'écoute volontiers car j'aime bien, « Et cette honnête flamme au peuple non commune », où a-t-elle disparue, oh dis, l'aurait-on mangée avec une boîte de sardines à l'huile d'olive ?
5.
Peut-on se demander, avec Joachim du Bellay et la girafe enflammée qui s'enfuit du tableau, « Où sont ces doux plaisirs qu'au soir sous la nuit brune / Les Muses me donnaient » car les Muses ne donnent que sous la nuit brune, sinon, pour les gaufres, vous repasserez.
6.
Quant à Zut, elle ne se le demande pas, mais elle pourrait, qui sont ces créatures « alors qu'en liberté / Dessus le vert tapis d'un rivage écarté / Je [les] menais danser aux rayons de la Lune » et si je pensais être possédé par le spectre de Joachim du Bellay.
7.
Quant à Zut, elle ne le constate pas, mais elle le pourrait, si son sandwich au pâté lui en laissait le temps, que « Maintenant la Fortune est maîtresse de moi », comme l'a dit Joachim du Bellay un jour où il pleuvait comme Rose pleure et qu'il estoit sorti sans mantel.
8.
Quant à Zut, elle ne le remarque pas, mais elle le pourrait, si la flûte à bec de Zut laissait Zut supputer, supposer, conjecturer, plutôt que la flûte à bec de Zut use et abuse de la patience de Zut par ses tureli-turelures ululantes, exubérantes, que « mon cœur qui soulait être maître de soi, » comme je suppose que le palpitant de Joachim du Bellay « soulait être maître de soi », n'était pas plus sûr de soi qu'une ombre constatant soudain qu'elle ne correspond à plus rien de vivant sur cette terre.
9.
D'ailleurs, Zut sait parfaitement qu'elle se tape un sandwich au pâté qui aurait pu être bien meilleur si « serf de mille maux et regrets qui m'ennuient », le spectre de Joachim du Bellay n'avait pas oublié les cornichons, la moutarde et le vin d'Anjou.
10.
D'ailleurs, Zut sait parfaitement que de même que Joachim du Bellay, « De la postérité je n'ai plus de souci », et me demande pourquoi pas Evans, pourquoi les saxophones, pourquoi le boudin et pourquoi pleurent les téléphones, le soir, dans les grandes demeures où il n'y a plus personne.
11.
D'ailleurs, Zut sait parfaitement que, de même que Joachim du Bellay, « Cette divine ardeur, je ne l'ai plus aussi, » et me demande pourquoi le sang, le vent, le temps, pourquoi les Russes tuent-ils des Ukrainiens, pourquoi Poutine.
12.
D'ailleurs, Zut sait parfaitement, que, ce soir comme tous les soirs, dans la grande maison où il n'y a plus personne, pendant que pleurera le téléphone, le fantôme de Joachim du Bellay regardera par la fenêtre « les Muses de moi, comme étranges », s'enfuir.
13.
« Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on me reconnaît », dit-il aussi sûrement que quand on crache en l'air, on se mouche. Ce qui n'est pas sans rapport avec le polyèdre convexe, et faudrait pas froisser ainsi les susceptibilités géométriques.
14.
Les téléphones ne pleurent pas de larmes de crocodile. Sinon, dans les marais, on pourrait être attaqué par des coups de fil intempestifs. Quant aux histoires de combat à mains nues avec des téléphones féroces, j'ai de sérieux doutes sur leur véracité.
Patrice Houzeau
Malo, le 3 septembre 2022.