LE COUREUR RESTE PASSIF
1.
Prague où, ces années-là, tout le monde a peur, tout le temps, de tout le monde et de tout, partout. »
(Jean Echenoz, « Courir », ch.11)
Cette phrase évoque la Tchécoslovaquie de la guerre froide, plus précisément, l'ère Gottwald, entre 1948 et 1953. Je songe que ce qui, croyait-on, appartenait au passé, donne des signes de résurgence, et pas seulement en Chine et en Russie mais au cœur même des Etats-Unis, où il semble que, Trump, semaine après semaine, prépare l'opinion publique à une mise entre parenthèses de l'idéal démocratique américain.
2.
22 octobre 2025. 20 heures 30. Évocation dans le feuilleton de France Culture (« L'homme inquiet » de Henning Mankel) des jouets en bois que l'on trouvait à Berlin-Est avant la chute du Mur.
3.
« La Fille de Vercingétorix », une aventure d’Astérix et Obélix, signée Ferri pour le scénario et Conrad pour le dessin, est vraiment très drôle. Le jeune Goth romanisé, appelé Ludwikamadéus, surdoué hyperactif qui tape sur son tambour des BOM BOM BOM en lettres gothiques qui finissent par taper sur les nerfs de son père adoptif, le commandant d'un navire romain à la recherche d'Adrénaline, la fameuse fille de Vercingétorix, ça m'a bien amusé.
4.
Octobre 2025. Vu « L'homme qui rétrécit », de Jan Kounen, avec Jean Dujardin dans le rôle principal (il y est excellent). Cette nouvelle adaptation du roman de Richard Matheson met l'accent sur la métaphore de l'oubli et pose la question du sens de l’existence. Superbe, intelligent, sensible.
5.
Dans le dossier pédagogique de l'édition de poche « Folio + Lycée » que Antony Soron consacre au « Courir », de Jean Echenoz, cette phrase : « Il [Emile, c'est-à-dire Emil Zatopek] court plus vite que son ombre, il crucifie les records un à un ; au même moment, le bloc de l'Est, d'où il est issu, s'enferre dans les lenteurs accablantes de sa bureaucratie. »
C'est que les habitants du réel n'obéissent pas tous aux mêmes vitesses. Et nous avons tout à craindre de ce monde hypertechnologisé, hyperconnecté et hypercontrôlé dans lequel la technocratie veut absolument que nous entrions ; il nous obligera, nous oblige déjà à toujours plus de vitesse, à être de plus en plus performant. Nous entamons une course et cette course, ce sont les machines qui vont la gagner, pas les humains.
6.
Octobre 2025. Lu le dernier Astérix, « Astérix en Lusitanie », de Fabcaro au scénario et jeux de mots, et Didier Conrad pour le trait virtuose. A partir de la planche 18 et la participation du « petit anxieux et du gros nonchalant » à un « cogitum » de consultants en communication, c'est marrant. L'album évoque aussi la mélancolie (souvenir de Pessoa?), le fado, la morue et le vin.
Citation : « Un jour tout sera bien, voilà notre espérance. Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion... »
(Fabcaro et Conrad, « Astérix en Lusitanie », pl.5 [Boulquiès citant Voltaire et son « Poème sur le désastre de Lisbonne »])
7.
« Le coureur reste passif (le sujet des verbes d'action est « on » ; ce pronom indéfini sous-entend que la force à l’œuvre (le régime) dépasse l'humain, agit de manière diffuse, puissante mais insaisissable. »
(Antony Soron, Dossier pédagogique de « Courir », de Jean Echenoz, Folio + Lycée, p.121).
On pensait que cet omniprésent « on » des régimes du Bloc de l'Est était réservé aux dictatures du passé. Il semble de plus en plus évident que ce « on » est, via la technocratie, en passe de revenir en force jusqu'au cœur des démocraties libérales.
8.
Ah la pleine page 18 du tome 1 de l'album « Le Mystère de la grande pyramide », d'Edgar P. Jacobs (« opéra de papier », élégance de la ligne claire, le journal de Tintin, lettres de noblesse de la pop culture, de la bande dessinée, de l'enfance préservée des sottises politiques, années de collège et de la pluie, préau, illustrés pour la jeunesse avant que l'on tombe dans le Rolling Stones et autres tonitruants circus, Agatha Christie, Belphégor, Riri-Fifi-Loulou, choucroute et pipe de Maigret, cabas, bar-tabac, carambar et caramba n'est pas en haut). Sombre et bleu, « musée égyptien », statues des dieux antiques, et le cartouche explicatif : « Mais tandis que le professeur se penche sur l'infortuné Mohamed Zaim, une ombre menaçante sort sans bruit du renfoncement obscur de la « fausse porte ».
9.
Jusqu'à l'âge de 14 ans, ma grande préoccupation fut la lecture. J'avalais volume après volume (tout y passait, de Jules Verne à Henri Vernes). Ma bonne mère, ma petite maman, insistant pour que j'achète un disque et finançant cet achat, j'achetai un album des Beatles et je fus damné, fasciné, stupéfait, idiotisé. La suite fut : rock n' roll, bières, clopes, filles.
Patrice Houzeau
Malo, le 2 novembre 2025.