UN MONSTRE DELICAT AH C'EST BIEN VRAI ÇA
UN MONSTRE DELICAT AH C'EST BIEN VRAI ÇA
Notes sur le poème « Au lecteur » de Baudelaire.
1.
Dans « Au Lecteur », qui ouvre le recueil « Les Fleurs du Mal », Baudelaire commence par dire ses quatre vérités à l'humain que nous sommes :
« La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine. »
(Baudelaire, « Au Lecteur »)
Bien sots nous sommes. Bien dans la gourance. Le mal, et pas généreux. Tout ça à brouiller nos cervelles, à agiter nos corps comme on s'agite, pantins. Pis, nos sacs à remords, comme on les gonfle ! Ils en grouilleraient comme la « vermine » sur les « mendiants » ou la soldatesque russe sur le corps de l'Ukraine.
2.
Dans la deuxième strophe, entêtés nous sommes, ne nous repentant que contraints, et avec bien du temps et des ratiocinations. Pis tout « bourbeux des « chemins » (ah est-ce ainsi que les hommes vivent ? Pouah : dégoûtation!). Cupides, nous versons des larmes de crocodiles.
« Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches. »
(Baudelaire, « Au lecteur »)
3.
Le narrateur baudelairien ne fait pas dans l'éloge de l'humain. Non. Ah non alors. Comparaison du « mal » avec un « oreiller » et évocation de « Satan » qu'il précise « Trismégiste », car il serait en fait Hermès, et même en fait Thot, et même en fait et si ça se trouve, « An Ancient Astronaut », vu que Trismégiste, il est plus Hermès, et donc plus Thot, que The Big Cornu.
« Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste. »
(Baudelaire, « Au lecteur »)
4.
Serions-nous les fantoches à ficelles du Diable ? Eh bin, faut pas être dégoûté. On descend plus qu'on ne monte. Défois, quand on fréquente l'humain, trop humain, faudrait se boucher le nez. Napoléon, dit-on, en plus qu'il a quand même fait massacrer un tas de pauvres gens, avait peu d'hygiène. Ça n'empêche d'ailleurs ni son génie militaire, ni son talent de réformateur.
« C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent. »
(Baudelaire, « Au lecteur »)
5.
Il est question ensuite d'une « antique catin », ce qui pousse à l'allitération macabre : L'antique catin, à cause d'une sclérose en plaques, décline, et comme l'antique catin est aussi alcoolique, elle décline d'autant plus vite. D'autres antiques catins ont des coliques néphrétiques ; d'autres collapsent en psychiatrie ; d'autres, hydropiques, hémiplégiques, paralytiques ; d'autres, confinées dans des appartements glacés, claquent seules et malodorantes.
Pis qui c'est-y qui s'tape un « plaisir clandestin » ? Et pour qui qu'elle est, la « vieille orange » ?
« Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d'une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange. »
(Baudelaire, « Au lecteur »)
6.
Du démon dans nos têtes façon vers grouillants (les « helminthes ») et « la Mort dans nos poumons » (les méfaits du tabac ? de la pollution ?). Nous sommes victimes d'un « fleuve invisible » (ah tiens, revoilà le covid). « De sourdes plaintes » : celles des possédés ?
« Serré, fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes. »
(Baudelaire, « Au lecteur »)
7.
Qu'tout ça ne finisse pas en guerre civile et en épouvante à massacres semble étonner le narrateur, c'est qu'en son 19ème siècle, il ne pouvait pas se douter des horreurs qui allaient agiter le siècle 20 ; le 21, avec Poutine et sa sale guerre en Ukraine, commençant itou de manière pas mal sanglante.
« Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas ! n'est pas assez hardie. »
(Baudelaire, "Au lecteur")
8.
Evocation d'un tas de bestiaux bruyants et féroces. Une vraie ménagerie de delirium tremens. C'est bête, nous ne sommes que des bêtes.
« Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices, »
(Baudelaire, « Au lecteur »)
9.
Le narrateur annonce que le pire est dans la dernière strophe. Une arme de destruction massive. L'humanité tiendrait-elle au « bâillement » d'un dieu lassé ?
« Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ; »
(Baudelaire, « Au lecteur »)
10.
« L'Ennui » fume « son houka » (une « sorte de narguilé » nous renseigne une note) - l'Ennui est snob – et, tel un psychopathe ordinaire ou un citoyen contrarié, a des songes de sang. On croit qu'il pleure, mais en fait il s'en fout. Le lecteur est le frère « hypocrite » de l'auteur, mais, à mon avis, sa sœur bat le beurre. Un « monstre délicat » : voilà un oxymore qui s'applique à bien des intellectuels. Je me pose la question : Faut-il tellement s'ennuyer pour ouvrir un recueil de Baudelaire ?
« C'est l'Ennui ! - l’œil chargé d'un pleur involontaire,
Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon frère ! »
(Baudelaire, « Au lecteur »)
Patrice Houzeau
Malo, le 16 décembre 2022.