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BREFS ET AUTRES
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10 septembre 2023

BRODE L'AIR DE RIEN

BRODE L'AIR DE RIEN

1.
« Au poëte sinistre, ennemi des familles,
Favori de l'enfer, courtisan mal renté,
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
Un lit que le remords n'a jamais fréquenté. »
(Baudelaire, « Les deux bonnes sœurs »)

Si le poète est « sinistre », cela :
- implique-t-il que le poète est « l'ennemi des familles » ?q
- implique-t-il que le poète ne se reproduit pas ?
- implique-t-il qu'il n'est pas de droite, bien qu'être de gauche ou de droite peut tout aussi bien se penser tout comme être aussi sinistre que la réforme Blanquer ?
- Implique-t-il qu'il est un « favori de l'enfer » et donc condamné par la société, les socialistes soucieux, les socialistes insouciants, les socialistes sirupeux, les sonneurs de sottises, les porteurs de barbe et les décapiteurs trépidants ?
- Implique qu'il perd souvent son lit de vue ?

2.
Il y avait une bête monstrueuse. Et donc elle disait des monstruosités.
Questions :
- Cette bête monstrueuse (façon grosse tête pensante avec des yeux de ministre globuleux), peut-elle dire autre chose que des monstruosités ?
- Pourrait-elle, cette tête monstrueuse au corps de vertical saurien, déclamer de la poésie,  par exemple cette strophe de Baudelaire que je cite parce que j'en ai envie ?
« Remember ! Souviens-toi ! prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or ! »
(Baudelaire, « L'horloge »)
- Si, selon Baudelaire, une horloge peut être polyglotte, une cloche peut-elle l'être aussi ?
- Blanquer est-il polyglotte ?
- Cette tête monstrueuse pourrait-elle s'en poser des métaphysiques, du genre : S'il y a un Créateur, pourquoi m'a-t-il fait si monstrueux et les humains si impuissants ? Ou encore : La conscience est-elle dotée de qualités spécifiques, ou ces qualités dépendent-elles du langage et alors, d'où vient que les langues se soient si finement développées au point d'inventer le réel ?

3.
« Ainsi dans la forêt où mon esprit s’exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor !
Je pense aux matelots oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus !... A bien d'autres encor ! »
(Baudelaire, « Le cygne »)

Lorsque l'on connaît « un vieux Souvenir qui sonne à plein souffle du cor », faut-il :
- S'attendre à avoir des ennuis avec les voisins ?
- Savoir se boucher les oreilles ?
- Éviter de s’exiler dans des forêts hantées ?
- Consulter un psy, un corniste, un choriste, un cornichon ?

4.
« Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière. »
(Baudelaire, « Les bijoux »)

L'auteur de ce quatrain étincelant est-il :
- un fétichiste des bijoux (ça coûte bonbon ; les blagues carambar, c'est quand même moins cher) ?
- un amateur des spectacles « son et lumière » ?
- un collectionneur de disques de krautrock ?
- un ravi, un exalté, un extasié, un illuminé ?
- un pédagogiste ?
- un amateur d'architecture moderne ?
- un personnel de direction ?
- un amateur de musique électro-pouet-pouet à faire danser totos et titines, longs zozos et gros lolos, coin-coins et couine-couines, boules et bouillons, couillons et couillonnes ?
- un esthète visionnaire ?
- Charles Baudelaire (1821-1867) ?

5.
« Le père Kelly aussi était en train de se cacher quelque part, ou bien plutôt était-il dans sa chambre plongé dans une méditation. »
(Ray Bradbury traduit par Jean-Pierre Harrison, « Les machines à bonheur »)

S'il se cache, le père Kelly c'est :
- parce qu'il a peur qu'on lui reproche son trop grand amour du recueil « Les Fleurs du mal », de Charles Baudelaire ?
- Parce qu'il se prend en secret pour la réincarnation de Charles Baudelaire, et qu'il a peur que sa tête de « poète sinistre » le trahisse et révèle qu'il est aussi un « ennemi des familles », un « favori de l'enfer » et autres turpitudes rimées ?
- Parce qu'il est non seulement un fan de Baudelaire, mais aussi de Mylène Farmer et qu'il connaît par cœur plein de chansons de Gainsbourg ?
- Parce que le père Kelly est un fantôme soucieux de l'ordre monastique et de la paix des lieux ?
- Le père Kelly ne se cache pas. Il est dans sa chambre, où il médite sur la vie antérieure et les métamorphoses du vampire.

Patrice Houzeau
Malo, le 10 septembre 2023.

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20 août 2023

EN MANGEANT DU GÂTEAU ELLE PERDIT SES PIEDS

EN MANGEANT DU GÂTEAU ELLE PERDIT SES PIEDS

1.
« But it's no use now, » thought poor Alice, « to pretend to be two people ! Why, there's hardly enough of me left to make one respectable person ! »
(Lewis Carroll, « Alice's Adventures in Wonderland », chapter 1)
Dans cette phrase, Alice se dit :

- qu'il vaut être mieux seul(s) que mal accompagné(e) ?
- qu'il est plus difficile d'être une personne « qui se respecte » (astucieuse traduction ici par Magali Merle, je trouve, de l'adjectif « respectable ») que de faire semblant d'être deux ?
- que même quand elle a tort, elle a raison ?

2.
« Soon her eye fell on a little glass box that was lying under the table ; she opened it, and found in it a very small cake, on which the words « EAT ME » were beautifully marked in currants. »
Dans cette phrase, que trouve-t-elle, hein, l'Alice du chapitre 2 de ses aventures composées par Lewis Carroll :

- Un sachet de raisins de Corinthe ?
- Une oreille cassée ?
- Une oreille coupée ?
- Un perce-oreille (forficula auricularia) ?
- Les microfilms du manuscrit de « La Rivière de Cassis », de Rimbaud, et de « Strawberry Fields Forever », des Beatles ?
- Une petite boîte en verre avec dedans un petit gâteau enjolivé de l'inscription toute en raisins de Corinthe, avoue qu'c'est mignon, même qu'Alice lut « MANGE-MOI » ?

3.
« She ate a little bit, and said anxiously to herself, « Which way ? Which way ? » holding her hand on the top of her head to feel which way it was growing »
(Lewis Carroll, « Alice's Adventures in Wonderland », chapter 1)
Qu'est-ce qu'elle en fit du gâteau, hein, Alice ?

- Elle le bouffi-bouffa « jusqu'à la dernière miette » ?
- Elle en mangea un petit bout, en espérant que cela aurait un effet sur sa taille ?
- En se posant une main sur la tête, elle se mit à débiter des incantations dans lesquelles étaient seuls compréhensibles les mots : « Dans quel sens ? Dans quel sens ? »

4.
« Good-bye, feet ! » (for when she looked down at her feet, they seemed to be almost out of sight, they were getting so far off). »
(Lewis Carroll, « Alice's Adventures in Wonderland », chapter 2)
Au début du chapitre 2 (« The pool of tears », « La mare des larmes »), Alice dit au revoir à ses pieds ;

- parce que ses pieds se sont cassés ?
- parce que Alice a tellement soudain grandi que ses pieds, elle les a perdus de vue ?
- parce que ses pieds ne sont plus les pieds qu'elle a connus, mais des pattes de canard et c'est donc en dandinant qu'Alice est maintenant contrainte de continuer ses aventures ?

5.
« But she went on all the same, shedding gallons of tears, until there was a large pool all round her, about four inches deep and reaching half down the hall. »
(Lewis Carroll, « Alice's Adventures in Wonderland », chapter 2)
Alice étant devenue « a great girl » (c'est le cas de le dire), et incapable de se mouvoir dans l'exigu soudain, que lui arrive-t-il alors ;

- Elle se met à céder ses galions au plus offrant ?
- Elle dévore une poule parce que son appétit ayant grandi avec sa taille, elle est soudain prise de fringale ?
- Elle pleure tant et tant pleure que ses larmes finissent par faire une mare, et pas petite en plus ?

6.
Le fait que dès le début de ses aventures, Alice, celle de Lewis Carroll, change très soudainement de taille, rapetissant jusqu'au riquiqui, ou grandissant jusqu'à l'hyperbole, peut-il être considéré comme :

- une métaphore des phases de dépréciation de soi et/ou de surestimation de sa personne qui caractérisent certaines personnalités adolescentes ou puériles ?
- une métaphore des hauts et des bas qui constituent l’existence ?
- le fait qu'Alice ne sait pas ce qu'elle veut ?
- l'affirmation du fait qu'Alice change très soudainement de taille, le reste n'étant que sur-interprétation pour universitaires, que c'est bien gentil mais qu'on s'en fiche ?

Patrice Houzeau
Malo, le 20 août 2023.

11 août 2023

DE PAR LA SAUTERELLE VERTE ET AUTRES

DE PAR LA SAUTERELLE VERTE ET AUTRES

« Par elles prospéraient l'erreur et le prodige, et la sauterelle verte du sophisme »
(Saint-John Perse, « Vents », 3)

Par la sainte saucisse, je n''y pige que couic à Saint-John Perse (faut dire, je ne le lis pas très souvent, préférant les bons vieux romans policiers à énigmes et comment ça un clown poignardé dans la bibliothèque, en êtes-vous sûr, James ?) bon, le pronom
Elles renvoie à de « très grandes forces en croissance sur toutes les pistes de ce monde », de très « grandes forces » liées, si je comprends, « à l'insulte et à la discorde ». Bah oui, ce n'est pas nouveau, on le sait ça, depuis Aristote (évidemment, la rime « tante Charlotte », suivie de « grosses tototes » me viennent illico mais ça c'est parce que je n'ai pas l'esprit ouvert à la haute poésie des hermétismes et autres grandes cuillères) ; donc, on sait depuis Aristote que « l'homme est un animal politique », et donc, plus il est nombreux, plus il s'agite politiquement, que ça fait donc « de grandes forces en croissance », de l'insulte, de la discorde, des sales coups, des massacres, des camps de concentration, d’extermination, des saloperies quoi. Donc par ces « grandes forces en croissance »
Prospéraient, outre les idéologues, et aujourd'hui, les complotistes, conspirationnistes, intégristes et autres crétins et salopards (dont un paquet est quand même issu de nos grandes écoles, c'est vous dire combien je les méprise, ma pomme, les écoles de l'élite, l'ENA, Sciences Po et compagnie), prospéraient donc
L'erreur (qu'est-ce que je vous disais)
Et shazam, aussi shazam que ah tiens, les Américains font ces derniers temps (nous sommes en l'an 2023 : Macron dépense beaucoup d'argent que la France n'a pas et Poutine est en passe de ruiner la Russie), beaucoup de bruit autour des OVNI, qu'ils font, ces temps-ci, les Américains (jusqu'à laisser d'anciens militaires prêter serment devant le Congrès pour dire et sous-entendre que le gouvernement de la plus grande démocratie du monde, ça fait longtemps qu'il en a, dis, des morceaux de soucoupes volantes fracassées ici ou là, et qu'il en sait, dis, des choses, le gouvernement américain sur la vérité est ailleurs, la moustache à Scully et
Le fox-trot à Mulder, ce qui ne veut rien dire, mais c'est fait exprès), et en général, quand les Américains agitent les petits bonshommes verts et gris, c'est qu'il se passe aussi autre chose, mais pour en revenir à Saint-John Perse, prospéraient donc l'erreur et le
Prodige, bon ça signifie-t-y les fausses promesses, genre le communisme sauverait le monde ? Les fausses informations, genre le covid serait une invention des mondialistes  ? Les faux miracles, genre la prospérité serait au coin de la rue ? Et après ?
Et après, il y a une jolie image dans
La prose poétique à Alexis Leger (aka Saint-John Perse), l'évocation de « la
Sauterelle verte du sophisme ». Je suppose que le poète veut signifier ici que le sophisme peut mordre aussi (le sophisme a des dents), comme peut mordre la grande sauterelle
Verte, dite aussi Tettigonia viridissima, nous arboricole wikipédia, sinon
Du diable à choucroute, si j'y pige quelque chose, que pour finir, il y a le mot
Sophisme, et ça, c'est tant pis pour vous.

Patrice Houzeau
Malo, le 11 août 2023.

8 août 2023

ET DIEU DANS TOUS CES CRIMES ?

ET DIEU DANS TOUS CES CRIMES ?

Le chapitre 3 de « Enquête dans le brouillard », de Elizabeth George, commence par un corps sans tête. C'est même la première phrase du chapitre : « Le corps n'avait pas de tête. ». Donc voilà.

Dans l'histoire, il y a un prêtre, le père Hart. Dieu est censé ne pas être trop loin donc, mais on ne peut jurer de rien. Les romans policiers, c'est quand même basés sur le non respect des commandements, en particulier le « Tu ne tueras point. » C'est pour ça que, prêtre ou pas, l'idée de Dieu a aussi à voir avec les romans policiers.

En Dieu, je n'y crois pas trop ; par contre, l'idée de Dieu n'est pas une question de croyance : elle est partout, subconsciente : tout à coup, elle éclate, et en général, ce n'est pas bon signe.

Quand on y réfléchit entre deux sandwichs au pâté, on est bien obligé de se dire que l'Histoire des humains nous autres, elle est quand même pleine de meurtres et d'assassinats. C'est la loi du nombre, voyez : je ne sais pas si les taux de tuerie augmentent, mais vu qu'on est de plus en plus nombreux, statistiquement, il y a de plus en plus d'assassins, de victimes, d'horreurs, sans compter les grands massacreurs étatiques dans le genre George W. Bush ou Poutine.

Dans l'histoire composée par Elizabeth George, il y a quelqu'un qui, dès le chapitre 3, se dit responsable de la décapitation : « C'est moi qui ai fait ça et je ne regrette rien », dit-elle. Donc, la coupable serait tout de suite désignée, mais ce serait quand même étonnant qu'ça soit si simple. Ça promet du trouble.

Le chien « s'entendait bien avec le canard ». Il était donc bien nourri. Barbara boit du tonic et Lynley du whisky. Plus tard, Barbara achète des pêches, ce qui me fait penser à cette publicité où l'on voit une jolie fille (ah oui!) d'autant plus suer sur ses dossiers (il n'y a pas d'ordinateur, on dirait une pub des années 80, ça joue sur la nostalgie, s'te pub) que c'est l'été ; sur l'écran, nos yeux fascinés lisent alors « Barbara bûche au boulot », et elle sue et souffle, la Barbara brune en chemise blanche ; après, on lui tend une bouteille de je ne sais plus quoi ; la publicité, ça marche pas toujours, je me souviens toujours de la fille (elle est jolie, ah oui!) et pas de la marque de la boisson pétillante, même que ça la met en joie, la « Barbara bûche au boulot » là, comme, à l'idée d'un coq au vin, s'éclaire ma pomme.

Entre-temps, le nom de la marque d'eau gazeuse m'est revenu. Ce que c'est quand même que de nous.

A la page 48 de l'édition Pocket n°4056 de « Enquête dans le brouillard », Elizabeth George a des considérations sociologiques sur les quartiers aisés et les quartiers pauvres : d'un côté, « trottoirs impeccables » et « jardins tirés au cordeau » ; de l'autre, « jardins livrés à eux-mêmes » et « trottoirs jonchés de saletés ». Eh oui.

Page 51, cette expression terrible : le « baiser vampirique de la leucémie ».

Patrice Houzeau
Malo, le 8 août 2023.

22 juillet 2023

IL ETAIT UNE FOIS UNE RACAILLE UN CHAMEAU OEUF ET MIROIR

IL ETAIT UNE FOIS UNE RACAILLE UN CHAMEAU ŒUF ET MIROIR

1.
C’est l’histoire d’une racaille qui pour gagner des sous décida de s’auto-entreprendre dans le trafic de stupéfiants et autres vicieusetés à démolir les autres.

Comme il était méchant comme un féroce, il gravit les marches de la saloperie en quelques bonds et coups de couteau et itou du pan-pan.
Alors, il gagna beaucoup d’sous et, vu qu’ça commençait à sentir le roussi pour ses roustons, il s’en fichu le cul à Dubaï.
Comme il ne fut pas tué dans un règlement de cons et que son avion ne fit pas badaboum-patatras-ça-en-fait-des-cadavres, il arriva à Dubaï où il s’installa, mais là, faute de chapeau, il chopi-chopa une maladie étrange venue des moru.e.s (attention, écriture inclusive).
Alors, il moura-mourit-mourut, bref il crevit. Personne ne le regretta, même pas ses tringles à rideaux.

2.
Il étot une fos un chameau qui avait de si beaux yeux et un si beau sourire (on aurait dit une actrice dans les pubs) qu’on l’appeloit le chameau charmeur.
Si charmeur qu’il était, ce chameau, qu’on en fit une phrase à dire pour s’amuser quand on n’est pas obligé de travailler tout l’temps pour payer les dettes à la France.
La phrase, je vous la dis, parce que it’s my pleasure : Un chasseur sachant chasser sans son chien céty-cétypa du même champignon des champs qu’un chamelier sachant charmer sans son chameau charmeur ?
Au bout de 40 à 50 ans, le camelus dromedarius mourut de sa mort de camelus dromedarius. Resta la phrase, que, le soir, quand, comme dit le poète, « les masques sont silencieux et la musique si lointaine », se répètent mes vieux os seulets.

Note : la version du chameau charmeur de serpents, à mon avis, c’est du pipeau.

3.
Apparemment, certains bataillons de l’armée russe en Ukraine sont commandés par une bouteille de vodka.

4.
L’un n’avait rien vu, l’autre n’avait rien entendu et le troisième était muet. Un expert fut consulté, dont les conclusions furent que dans certaines circonstances, les taux de cécité, de surdité et de mutisme soudains chez les personnes témoins d’un meurtre augmentaient étonnamment. On passa commande à un laboratoire américain d’une thérapie médicamenteuse ad hoc et, faute d’éléments suffisants, le coupable ne fut jamais arrêté.

5.
Comme il y avait un symbole en forme de triangle et des traits (point A à l’intérieur du triangle et point B à l’extérieur), c’était étrange. Comme Joe aimait beaucoup dessiner, il truffa ses dessins de triangles et de traits au milieu des yeux et des filles et des yeux et des filles qu’il dessinait habituellement parce qu’il aimait bien les yeux, et truffa tant qu’un jour, il s’attira un OVNI dans la fenêtre avec des choses dedans, qu’on sait pas s’que c’est, pis qui flottait là, tête d’œuf en l’air, juste derrière la fenêtre.
Mais Joe le sut rapidement car, ayant beaucoup truffé de triangles et de traits, la faim lui creusit-creusot (Saône-et-Loire) l’estomac (groui-grouillik). Comme l’OVNI avait tout l’air d’un œuf, il ouvrit la fenêtre et l’attrapa au filet. Il le cassa, et ça fit ffffrrrriiii quand l’albumine et le jaune glissèrent dans la poêle et le beurre. Ça avait tout l’air d’un œuf sur le plat et c’en était un que donc, maintenant Joe savit-savot quoi donc qu’il y avait sous la coquille de l’OVNI.
Et là-dessus il se mit un disque de Gentle Giant en se demandant la poulette, elle est où, la poulette.

6.
Le miroir tomba amoureux de sa princesse, celle qui se mirait et s’admirait dedans. Mais comme le miroir était muet comme une flûte sans trous ni bec, il ne pouvait lui déclarer sa flamme. Et la princesse de mirer et de s’admirer, des années durant, dans le miroir transi.

Comme elle était aussi sotte que belle, la princesse fit fuir tous ses prétendants (des gars futés), et vieillissant, s’aigrit et se mit à s’boissonner d’abondance, ce qui la conduisit au delirium tremens, lequel fut cause, que croyant voir un depardieu s’agiter dans notre pauvre bonhomme de miroir, elle le fracassa d’un lancer d’flacon à glouglou.

Le miroir en eut le cœur brisé.

Trois dames passant en ramassèrent les morceaux sanglants.

Patrice Houzeau
Malo, le 22 juillet 2023.

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9 juillet 2023

DU DOIGT

DU DOIGT

Quand la lune pointe du doigt l'idiot qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, l'andouille se gondole et le sage se dit qu'il va tout de même mourir.

Quand il pleut, vaut mieux le prendre, sinon
La pluie vous mouille la tête, mais si vous l'avez dans la
Lune, vot' tête, souvent que vous l'oubliez quelque part. Je
Pointe là un défaut commun à bien des pommes-nous-autres. C'est que
Du réel nous ne maîtrisons pas grand chose. Le mot
Doigt, puisque nous n'en parlons pas, sert d'ailleurs dans un proverbe sur la lune, le mot doigt (du latin « digitus » et n'ayant donc rien à voir avec le mot allemand « das Schloss » (« château »), « der Schlüssel » (la clé), ou même « la chaussette »).
L'idiot, c'est celui
Qui regarde le doigt au lieu de regarder la lune.
Ne riez pas, même si, comme moi, vous avez tendance à considérer qu'il vaut mieux faire plus attention à son doigt qu'à la lune, vu qu'on pourrait se le coincer quelque part. Regardez mon oncle, il
Voit bien son parapluie, cependant il ne le reconnaît
Pas. « Quel est cet étranger ? » se dit-il. « Que fait-il là ? ».
Plus j'y pense, plus il me semble que bien des choses nous sont étrangères parce que, voyez, nous ne les reconnaissons pas. Elles restent
Loin de nous, quand bien même elles font partie de notre vie quotidienne.
Que le monde est étrange,
Le monde, avec tous ses parapluies perdus, ses doigts coincés, ses vieilles lunes, et ce ne sont là que quelques exemples. Au
Bout du bout, nous mourons, sans avoir trop rien compris qu'on croit mais non.
De nous, du reste, le réel se passe très bien, et à l'utile succède l'utile.
Son parapluie, au fond, je crois bien que mon oncle n'y tient guère. Le
Nez, voilà quelque chose qu'on ne doit pas perdre de vue, et
L'andouille alors, faut y faire attention, sinon, forcément, il fait l'andouille, l'andouille. C'est ça qu'il faut
Se dire : attention à son nez et aux andouilles environnantes. Le mot
« Gondole », je l'aime bien, il n'est pas si facile à placer, surtout si l'on n'évoque pas Venise
Et heureusement qu'on a
Le français populaire « se gondoler », il se passe très bien de Venise, lui, le verbe « se gondoler ». Le
Sage, lui, de tout ce que je viens de raconter, il s'en moque. Il
Sait, lui le sage, c'est même pour ça qu'on l'appelle « sage »,
Qu'il va, aussi bien que tout ce qui fait plus ou moins l'andouille sous la lune, qu'il
Va crever,
Tout simplement crever, crever
De la mort qui passe dans un coup de froid ou un coup d'couteau
Même qu'on se dit, bêtement, qu'il faut bien
Mourir un jour. Eh oui.

Patrice Houzeau
Malo, le 9 juillet 2023.

8 juillet 2023

BALADE DU PARAPLUIE TRANSPORT ET MAUSSADE

BALADE DU PARAPLUIE TRANSPORT ET MAUSSADE

BALADE DU PARAPLUIE

Il avait oublié son parapluie car c’était mon oncle. Il
Aurait pourtant eu besoin de son parapluie, mon oncle car
A 16 heures 45 minutes il se mit à pleuvoir.
Le temps était pluvieux, donc c’était à prévoir qu’il drachât.
Faire sans parapluie alors qu’il pleut à verse…
(Lui-même reprit des frites, c’est qu’il avait faim aussi)
Le lendemain, mon oncle ne sortit pas, et d’ailleurs, il ne plut pas le
Lendemain. Ce fut son parapluie qui sortit, par esprit d’absurdité
Et cela aurait pu faire un joli scandale dans le sérieux si
Plusieurs passants n’avaient reconnu (à chaque
Fois que j’écris le mot frites, je pense au mot steak), car
Les passants reconnurent sous ce parapluie baladeur l’homme invisible.

TRANSPORT

Les jours où des gens disparaissaient,
Trois dames venaient par les
Rues de notre petite ville et elles
Etaient trois, car elles n’étaient pas quatre, mais elles n’avaient pas de moustaches, par contre elles avaient des capes.
Maintenant, j’écris « trois dames » comme j’aurais pu écrire trois
« Bouchées à la reine » sauf que l’on ne croise,
Par les rues de notre petite ville,
Les bouchées dites « à la reine » que portées par des mains. Les
Voitures aussi peuvent transporter des bouchées à la reine, et toutes
Les choses que les voitures peuvent transporter. Les
Conducteurs le savent très bien, et
Cherchant à soustraire au qu’en-dira-t-on et
A la curiosité malsaine, certains conducteurs ne
Se privent pas de transporter, la nuit surtout, un cadavre ou l’autre, à
Glisser dans l’enveloppe du fleuve, pas si loin, après tout.

MAUSSADE

« On trouve ce genre de rues dans toutes les villes rurales de l’Angleterre, mais leurs photos n’ornent jamais les guides ou les cartes postales. »
(Ruth Rendell traduit par Aline Weill, « Sans dommage apparent »)

On sait qu’il y a des jours où on ne
Trouve goût à rien. On se dit que
Ce qu’est-ce que j’me fais est un
Genre de dégringolade dans le mou,
De désenchantement qu’on s’maussade. On se dit que les
Rues sont pleines de gens qui passent
Dans la même grisaille et que
Toutes les choses qu’on a à faire, on ne sait pas comment
Les rattraper. De cet ennui intime, les
Villes s’en moquent, et s’agitent, les
Rurales moins que les autres, mais moque-nos-pommes quand même ;
De toutes les manières (l’humain généralement s’agite) de
L’Angleterre au Portugal où je ne vais jamais, y a pas, ça s’agite.
Mais les choses à faire, elles restent, et font
Leurs têtes de choses en plan, et les gens des
Photos jaunies qu’on n’a pas prises et qui
N'ornent aucun album – jamais jamais
Jamais je ne prends de photos -
Les choses et les gens, je n’y pense pas réellement (Les
Guides je ne les consulte jamais, n’allant jamais ailleurs)
Ou alors c’est que
Les choses et les gens me passent trop vite par la tête. Les
Cartes ne me renseignent pas à ce sujet, qu’elles soient
Postales ou pleines de symboles, de figures, que je ne hante pas.

Patrice Houzeau
Malo, le 8 juillet 2023.

27 juin 2023

EVIDEMMENT C'ETAIT ÇA

EVIDEMMENT C'ETAIT ÇA

1.
« Ressouvenirs »: Le mot apparaît dès les premières lignes du très beau « Le Roman d'un enfant », de Pierre Loti (1890). Il est mystérieusement suivi de l'adverbe « mystérieusement » et du participe « transmis ». Réminiscences de quelque vie antérieure ? Souvenirs réinventés ?

2.
« Ah ! Mon Dieu, mais qu'est-ce qu'il a ce petit, ce soir ? ». Question posée par la grand'tante Berthe au spectacle du bambin faisant ses premiers sauts sur le tapis (« pouf, pouf, en faisant beaucoup de bruit par terre, et en sentant dans ma tête un petit vertige particulier très agréable... »).

3.
« Forêt vierge ». C'est ainsi que le narrateur du « Roman d'un enfant » désigne un « jardin très grand qu'on n'entretenait guère et où les arbres fruitiers mouraient de vieillesse », jardin qu'enfant en vacances à la campagne, il fréquenta et qui appartenait à des amis de la famille. Il évoque aussi des « surprises », des « mystères », « l’expression de figure d'un petit Peau-Rouge dans la joie de ses forêts retrouvées. », « le petit ton moqueur » de Lucette D.

4.
« Évidemment c'était ça » : Découvrant la mer (cf chapitre IV), l'enfant se rend à l'évidence de la brutalité de la nature en-soi : « instable, perfide, engloutissant ; ça remuait et ça se démenait partout à la fois,  avec un air de méchanceté sinistre. » Étonnant, ironique peut-être, quand on sait que Julien Viaud, dit Pierre Loti, fut tout autant écrivain qu'officier de marine.

Loti l'a-t-il fait exprès ? Les premiers mots qui suivent l'évocation de la « mer » aux « grandes étendues vertes et profondes ») sont au chapitre V : « ma mère », la maman vue d'abord comme un « refuge naturel, l'asile contre toutes les frayeurs de l'inconnu ».

5.
Ce que je retrouve en lisant Pierre Loti : le fantôme de cette énergie vitale qui anime l'esprit et le corps durant les 40 premières années et puis, inéluctablement, petit à petit, décline et se dégrade ; je dis bien « fantôme », et qui dit fantôme, dit manifestations.

Échos du fantôme d'une énergie vitale : l'intelligence et la sensibilité de Pierre Loti, les romans de Simenon, les vers de Baudelaire, de Michaux, d'Apollinaire, les images surréalistes, les musiques des Beatles, des Stones, d'Adriano Celentano, les chansons de Charlebois, de Brel, les expressions et les situations de la série « Coin Coin et les Z'inhumains » de Bruno Dumont, amours, fascinations et amitiés féminines d'il y a quarante et trente ans, les rêves où remue mon passé, le retour de certaines odeurs, la puissance de certains parfums, des phrases dans ma tête, mêlées à des bouts de chansons (pour l'heure, les riffs électriques et les premiers mots de « Black Magic Woman » par Santana), des visages, des ébauches de scènes, répétitions, boucles ...

Peut-être que le sujet de certains films de Godard et de Luis Bunuel, du « Providence », d'Alain Resnais, des livres de Claude Simon, des « Vers nouveaux » de Rimbaud, des « Petits poèmes en prose », de Baudelaire, est cette vie confuse de l'esprit et des sens ; peut-être que cette vivacité de l'énergie vitale est-elle si commune (les passants dans les rues portent-ils tous, ou presque tous et toute la journée ce fatras dans la tête et leurs itinéraires?) que Rimbaud a fini par s'en désintéresser comme on se désintéresse des sottises des enfants et des adolescents attardés.

6.
« Une fois, une petite fille... en ouvrant un fruit des colonies très gros... il en était sorti une bête, une bête verte... qui l'avait piquée... et puis ça l'avait fait mourir. » : histoire dont le narrateur se rappelle et qui lui a été dite alors qu'il avait sept ans par une autre petite fille de six ans. La petite musique de cette histoire permet d'évoquer l'amitié enfantine mais surtout la puissance des mots (celui du mot « colonies » notamment).

Patrice Houzeau
Malo, le 27 juin 2023.

12 juin 2023

TELEKINESIE DOMESTIQUE

TELEKINESIE DOMESTIQUE

1.
Il y a un côté ironie du commentateur dans certaines notes qui galapagossent (pourquoi galapagossent ? Pour l’exotisme et parce qu'il y a « gosse » dedans ; or, « Les plus qu'humains », de Theodore Sturgeon, dont je vous fraise, évoque une bande de mômes inquiétants, périlleux, mystérieux...). De quoi c'est-y qu'je cause ? Ah oui, de l'ironie des notes (interventions de l'auteur ? pensées du personnage concerné?) du genre : « Preuve de plus que la puissance pas tout à fait maîtrisée offre bien des inconvénients. » Je lis ça page 43 du volume J'ai Lu n°355. C'est que la petite Janie est tout de même à l'origine de la fracture du crâne au sous-lieutenant qu'était venu voir sa maman pendant que son papa était pas là. A quatre ans. Avec un presse-papiers. Par psychokinésie. Mais ça, le sous-lieutenant, il a préféré l'oublier.

Donc après, la daronne, elle a la « chair de poule » qu'elle dit au « sous-lieutenant suivant » et ça c'est normal et en route pour l’extraordinaire ! Franchement, il est bien, ce roman de Sturgeon. Le début est terrible. Glauque. Pas très joyeux, ah non.

2.
Theodore Sturgeon traduit par Michel Chrestien, « Les plus qu'humains », J'ai Lu n°355, pp.155-57.
Une scène de fantastique télékinésique. Le narrateur évoque d'abord une maîtresse, une dominatrice, un règne (« elle avait régné sur toute la maisonnée ») et un pluriel obéissant (« nous avions obéi »). Mais l'obéissance finit par être rompue car « elle avait dépassé les bornes ».

Il y a ensuite les premières manifestations (le mot est à prendre ici au sens d’événements paranormaux). C'est visuel et rappelle le cinéma d'épouvante à la Poltergeist : potiche lévitante puis fracassante, gant baladeur qui vient gifler le visage de Mlle Kew (je ne sais pas qui c'est, mais, apparemment, l'invisible lui en veut) : il me semble avoir entendu à la radio que le gendarme des fantômes, Emile Tizané, a compte-rendu quelque part qu'il s'était lui aussi fait gifler par un gant sans personne dedans. J'ai itou dans mon anthologie de caboche le souvenir d'une scène de film dans une cuisine où la maîtresse de maison lit un magazine cependant que se promène dans l'air une cafetière (était-ce une cafetière?) qui lui verse du café donc dans une tasse (était-ce une tasse?) qu'elle tient à la main. Plongée dans sa lecture, elle ne se rend pas compte de l'insolite de la situation. Le paragraphe suivant confirme l'épouvante. Le pluriel rebellé (apparemment, ce sont des mômes) pose une question sur un dénommé « Bébé ».

La question reste sans réponse et Mlle Kew émet des hypothèses rationnelles sur l'origine de l'incident (« avion » ? « tornade » ? « tremblement de terre »?). Ah ces gens qui ne veulent pas se rendre à l'évidence des pouvoirs cachés... Les mômes inquiétants insistent, mais Mlle Kew est têtue.

Les mômes inquiétants décident donc « d'augmenter la dose ». Le sadisme, non sans ironie (« C'était trop triste ») devient comique, grotesque, avec ces « tresses » qui « se dressèrent, restèrent droites en l'air, la tirèrent vers le haut ». Mlle Kew s'alarme et demande aux mômes ce qu'ils sont « en train de faire ». Eux demandent le retour de Bébé. Refus. Les mômes inquiétants font venir les rats, ce qui, au premier couinement, effondre tout à fait Mlle Kew.

Les mômes obtiennent ce qu'ils voulaient. Il y a un échange entre le narrateur et le psychanalyste Stern à propos du déni car Mlle Kew a plus tard évoqué un « glissement de terrain » pour expliquer la suite de phénomènes qu'on sait bien qu'en fait, ce sont leurs pouvoirs, aux mômes du bouquin. Bizarre, hein.

Patrice Houzeau
Malo, le 12 juin 2023.

1 juin 2023

JE COMPRENDS PAS TOUT MAIS ON S'EN FOUT

JE COMPRENDS PAS TOUT MAIS ON S'EN FOUT

1.
« Robin Cook », traduit par F.-M. Watkins et Marcel Duhamel, « Crème anglaise », Carré noir n°443, 1982. Ce Robin Cook britannique là n'a rien à voir avec le Robin Cook américain. C'est du britannique, ce polar à la langue étonnante, gondolante. Le récit rappelle un peu les aventures du Ferdinand de Céline dans « Guignol's band » et la pègre anglaise. On pense aussi aux inventions verbales de San-Antonio. Le narrateur est un voyou peu ordinaire, un déclassé de la bonne société (les références abondent dans son récit, au « mimile » : Cocteau, Kafka, Shakespeare...) qui jacte une sorte d'argot qu'on comprend pas tout (il y a même un lexique à la fin) et qui fréquente des infréquentables. Trafic de fausse monnaie sur fond de guerre froide (le roman date de 1962). Court, vif, amusant. Pas un chef d’œuvre, une curiosité plutôt.

Citation :
« J'ai entendu des crabes dire que Plinth est un flic marron ; c'est bien le genre de conneries que peuvent bonnir les crabes. »
(chapitre II [Le narrateur])

2.
Jean Baudrillard, « Le Système des objets » (Gallimard, collection « Tel »).
L'auteur évoque page 9 le « pratiquement inconscients » que nous sommes « dans la vie courante de la réalité technologique des objets ». Le monde nous semble-t-il si magique ? Il est aussi question « d'évolution structurelle objective », ce qui me fait penser que faudra que je pense aux bordereaux du contrôle continu, et que soudain tout le technocratique de l’expression « contrôle continu » me saute aux élastiques et me semble menaçant. (Pourquoi « élastiques » ? Parce que ça rime avec « gymnastique ».)

A la page 21, l'auteur évoque « l'environnement traditionnel » et « l'intérieur bourgeois type ». Il dit que les « meubles se regardent, se gênent, s'impliquent dans une unité qui est moins spatiale que d'ordre moral. » Bon, moi, j'en sais rien, mais je suppose qu'il y a matière à pisser de la copie sur « l'ordre moral » des intérieurs bourgeois. Après, ça fait de belles phrases pondues sur France Culture par un expert des universités (zont tendance à pulluler, zavez remarqué, ces derniers temps, sur France Culture, les experts des universités, c'est intéressant mais je m'en fous) tandis qu'ils ont supprimé, ces prétentieux, l’excellent « Des Papous dans la tête ».

Page 33, je lis : « Car l'horloge est l'équivalent dans le temps du miroir dans l'espace. » J'aime bien car ça sonne planant quasi ; hop, l'horloge à la grand-tante et le miroir qu'on voit cent fois sa trogne, les voilà spatio-temporels genre trois notes toutes bêtes sur un clavier qui deviennent, grâce aux ingénieurs du son, une galette de krautrock, épopée cosmique, électro-must et autres biduleries qu'on croit que mais non. (Pourquoi « qu'on croit que mais non » ? Parce que ça rime avec « soupe à l'oignon ».)

Page 60, il est question de « l'ambiance » ; p.65, Jean Baudrillard évoque le terme « raffiné » appliqué aux intérieurs bourgeois modernes ; p.74, l'auteur pose une question : « Mais quelle est cette « main » en fonction de laquelle leurs formes se profilent ? ». Il parle des « objets modernes » et de l’exigence de maniabilité. Page 75, je cite ceci que j'aime bien pour le côté fantomatique que ça lui donne, au bipède :
« Aujourd'hui le corps de l'homme ne semble plus être là que comme raison abstraite de la forme accomplie de l'objet fonctionnel.»
(Jean Baudrillard, « Le Système des objets », p.75)

Page 87, l'auteur évoque la « pudeur moderne » qui tend à « voiler la fonction pratique » des objets « vulgaires ». Tiens, j'entends un rock dans l'émission de Michka Assayas que ça sonne assez comme du Led Zeppelin avec une voix blues (c'est celle de l'américaine Beth Hart et il s'agit bien d'une reprise de Led Zeppelin).

« coexistence équivoque du moderne fonctionnel et du « décor » ancien » (p.115) :
La modernité est-elle une fonctionnalité, un ensemble de fonctionnalités, une choucroute planante ?

La surpopulation oblige-t-elle au « fonctionnel », au pratique, à l'utile, au pragmatique et finirons-nous noyés dans les flux, Lulu, et les migrations, Léon ? Cette obligation est-elle une condamnation ? Aimez-vous les macarons ? Et les marrons glacés, zaimez les marrons glacés ?

Quoi donc qui n'est pas fonctionnel ? Trouve-t-on du fonctionnel dans tout ? J'eus plusieurs toutous dans ma vie, je crois pas que j'en aurai encore. Je me demande même si j'aurai encore une vie bientôt. Un zéro, Toto, tant pis, « je ne vous aime pas non plus », dit Maurice Pialat lorsque la palme d'or à Cannes pour le très beau « Sous le soleil de Satan » fut accueillie aussi par des sifflets.

J'entends parfois parler d'une « fonction » de l'art ? Aimez-vous les macarons, les calissons, le saucisson ? Connaissez-vous les « Calissons du Roy René » ?

La définition du fonctionnaire comme étant un « devant fonctionner » peut-elle se formuler ainsi: « Le fonctionnaire est un  étant fonctionnel » ? Les fonctionnaires se définissent-ils par un ensemble de fonctions à remplir et de dysfonctionnements à tagadère ? Pourquoi la voix d'Emmanuel Macron m'est-elle désagréable ?

Les députés sont-ils des fonctions du politique ? Les députés servent-ils à quelque chose ? Oui, les députés servent à se demander si les députés servent à quelque chose.

Qu'est-ce qu'une « coexistence équivoque » ? Toute coexistence n'est-elle pas par définition « équivoque » ? Cela définit-il le « en même temps » à Macron ? Une coexistence pacifique n'est-elle qu'un sursis ? La surpopulation peut-elle se définir comme une multiplication des coexistences équivoques ? L’expression « grand remplacement » n’exprime-t-elle pas une sainte frousse (que je comprends) d'un trop-plein de coexistences équivoques ?

Pourquoi la voix d'Emmanuel Macron m'est-elle de plus en plus désagréable ? Macron dit-il des choses intelligentes ou suis-je devenu si bête que je pense qu'il dit des choses intelligentes (tout en pensant, parce que je ne suis pas à ça près : c'est quoi, ces conneries) ?

Est-il juste que les gens doivent travailler plus longtemps alors que l'Etat fait n'importe quoi avec nos impôts ? (Souvenez-vous des « masques » évanouis par Fantomas, de l'état des hôpitaux publics, de l'éducation nationale, des forces armées, du ridicule et trouble SNU).

Page 117 du « Système des objets », de Jean Baudrillard, cette expression : « la curiosité anxieuse de nos origines ». Il est question aussi du « fétichisme » de l'objet ancien (celui qu'on collectionne, qu'on recherche dans les brocantes et chez les antiquaires), l'objet renvoyant au temps d'avant, celui du « Père », du chef de famille, du travailleur, du fondateur. L'objet est dès lors paré d'une vertu d'authenticité dont, sottement, nous tendons à parer un monde disparu, comme si les bipèdes d'antan n'étaient pas moins stupides, malhonnêtes, malveillants, corrompus et périlleux que ceux de maintenant. Ils étaient moins nombreux, il est vrai.

Survolté, le président Macron. Au train où ça va, m'étonnerait pas qu'il cogitât sur une réforme des institutions qui lui permettrait de faire un troisième mandat. J'entends d'ici les arguments : « Avec le covid et ses conséquences, la majorité n'a pas pu réformer la France comme elle en a besoin, et puis, l’extrême-droite est aux portes du pouvoir, la France est inquiète et divisée, et je suis le seul à pouvoir incarner un front républicain »... et hop, en route pour quatre ans de plus.

Patrice Houzeau
Malo, le 1er juin 2023

27 mai 2023

DES JOUQUINS ET DES LIONS FLOTTANTS

DES JOUQUINS ET DES LIONS FLOTTANTS

1.
Je ne sais pas si les habitants de Origny-le-Sec (village de l'Aube, région Grand-Est), aussi appelés « Jouquins » nous conte Jean Raspail dans « La Hache des steppes » (1974), sont des descendants des Huns d'Attila, et je m'en fiche vu que je n'irai pas vérifier, mais les chapitres 12 et 13 de ladite « Hache » sont bien amusants. Je n'y crois qu'à moitié de mon verre, mais c'est bien amusant tout de même.

Cela fait longtemps que je voulais lire un bouquin de Raspail. Réputation sulfureuse, défense des peuples perdus, des identités menacées, polémique du « camp des saints »... faut y aller voir, que j'me dis. Celui-là, « La Hache des steppes », dans le genre récit de voyages, tantôt mélancolique, tantôt allègre, souvenirs de rencontres et portraits, est plutôt réussi.

Je note que Jean Raspail, comme le Céline post-apocalypse, les distille lentement, ses traits anti-immigrés, une demi-ligne toutes les vingt ou trente pages (mais ils y sont, les petits sifflements menaçants, aussi bien que les derniers coups de rance céliniens dans la prose par ailleurs extraordinaire de l'auteur du « Voyage », il suffit de lire), mais cela n'enlève rien au talent d'auteur de Jean Raspail, et « La Hache des steppes » est un bon livre.

Le chapitre 15 (« Rencontre avec Anton Tchékhov par Aïno interposé ») est très beau. Les chapitres 18 et 19 consacrés aux indiens Urus aussi.

Est-ce que je crois à tout ce que raconte Jean Raspail dans son livre ? Pas vraiment, voire très peu (l'histoire du village de Katlinka, notamment, me laisse dubitatif). Je lis ce livre comme je lis les aventures de Tintin, avec un grand intérêt et pour l'amour du style.

Citations :
« Elle [la hache des steppes] échappe de la main de tous ces vieillards qui m'entourent et dont les ombres m'oppressent et m'attristent. Un monde continu meurt au fil de ma plume, où tous ces vieillards m'appellent, et je ne sais rien de celui qui va naître. » (chapitre 13)

« Combien de peuples, depuis que le monde est monde, ont enterré la hache des steppes avec leurs derniers survivants !... » (chapitre 18)

2.
Le surréalisme, quand c'est bien fait, c'est épatant comme un ticket gagnant. Le début du poème « La nuit remue », de Henri Michaux, taille allégrement dans le fantastique, je cite :
« Tout à coup, le carreau dans la chambre paisible montre une tache. »
En soi, cette tache peut avoir une explication : tache de café, ombre apparue par jeu de la lune, repas rendu par le chat, le chien, le gnome caché, petit objet chuté.
C'est sans compter sur le « cri » de « l'édredon » et ce « mort » qui sort de « l'armoire ».

Le surréalisme, quand c'est bien fait, c'est épatant comme un conte cruel. C'est une sorcellerie puisqu'en fin de compte, ils reviennent toujours, les fameux pouvoirs de l'esprit qui sous-tendent l'énergie vitale, et si, dans « La nuit remue », il s'agit de « frapper une belette », et de la « clouer sur un piano », on n'y croit pas, mais d'abord, ça amuse – quelle claque au merveilleux à sentiments qu'on nous conte pour nous distraire de l'épouvante des massacres et des exploitations programmées .
Ça fascine aussi car l'étrange fascine, comme un beau visage qui en quelques minutes se ride, se boursoufle et se creuse, se ravage et se rompt. « Certes », comme l'écrit Henri Michaux, « ce n'est pas réjouissant ».

C'est une question de point de vue. Dans le poème « La nuit remue », « l'ascension-fourmi » peut se comprendre comme l'ascension de la fourmi ; ici, le narrateur dans sa nuit, « gouffre profond » à « lenteur interminable » (celle des états dépressifs).

Dans le poème « Mon roi », de Henri Michaux, les animaux flottent, je cite : « Ses pauvres pattes flottent. Il progresse on ne sait comment, mais en tout cas comme un malheureux. » Le poète écrit non pas du lion, mais de sa représentation, de la rêverie sur un lion qui n’existe pas. Il joue avec l'être du « lion » qui n'est plus lion que par fantaisie spéculative, effet de langage.

Ce lion à « tête basse, pochée, cabossée comme un vieux paquet de hardes » n'a pas plus de rapport avec le lion de la réalité que le Napoléon de la légende n'a de rapport avec le conquérant autoritaire qui tant influença l'Histoire. La littérature ne parle pas du réel ; son sujet, c'est l'être du réel, la façon dont le réel nous agite. C'est tout aussi inquiétant, mais on peut en faire ce qu'on veut. Les littérateurs ne s'en privent pas, et, par définition, les fictions ne disent pas la vérité du réel, mais celle de l'être du réel, lequel n'est accessible que par le langage.

Patrice Houzeau
Malo, le 27 mai 2023.

19 mai 2023

JE N'AIME PAS LA POESIE JE PREFERE LA TARTE AU RIZ

JE N’AIME PAS LA POESIE JE PREFERE LA TARTE AU RIZ

En écoutant l’épatant - mais si, tant que ça - « Duck Stab » des Residents

1.
Alors avec sa petite jupe toute simple
Elle avec sa petite jupe toute simple et sa moustache elle
Arriva avec sa petite jupe toute simple elle
Et sa moustache et sa petite jupe toute simple elle arriva et
Vit avec ses grands yeux et sa petite jupe toute simple vit
Le crâne elle fit Oh et sa moustache tomba alors laissant le
Crâne elle repartit dans sa petite jupe toute simple mais sans sa moustache, qui était bien fausse, allez.

2.
On ne prend pas les dieux avec les yeux. Ça rend aveugle.

3.
« ce bonheur qui n’est pas illusoire et de passage »
(Jacques Chardonne, « Claire »)

Ce bonheur c’est pas du thon (en boîte) ce
Bonheur c’est pas du thon (en boîte) ni des sardines
Qui c’est-y qui a dit que le tsar dîne à l’huile Non Non Non ce
N’est pas ce bonheur du thon (en boîte)
Pas du thon (en boîte) pas d’la beuh (en boîte) pas d’la bière (en boîte) pas
Illusoire ce bonheur pas du thon (en boîte) ce bonheur
Et moi je sais pas non plus moi qui tranche de thon et ne sais que dire
De ce bonheur qui n’est pas du thon (en boîte) sous le lent
Passage des nuages, qu’on dirait des baleines toutes gondolées.

4.
Si vous pensez que l’on ne vous reconnaîtra pas parce que vous êtes venu sans tête, vous vous mettez le doigt de votre main perdue dans l’œil de votre absence.

5.
« sur sa chaise longue avec une exclamation de joie »
(Jacques Chardonne, « Claire »)

Sur sa chaise longue avec une kalach sur
Sa chaise longue avec une kalach elle attend plus sur sa
Chaise longue avec une kalach elle attend plus
Longue brune et pourtant sans tête sur sa chaise longue
Avec une kalach et sans tête Juste
Une longue et pleine de sang et sans tête avec une kalach
Exclamation : oh une kalach !  Alors
De la main morte on prend la kalach tandis que dans la maison d’à-côté la
Joie de vivre se fait dépouiller secouer démembrer égorger par la vodka de passage dans votre pays.

6.
Les gens qui écrivent des vers, qu’on lira pas, au lieu de faire des tartes au riz, qu’on mangera, ne méritent pas que les bananes n’aient pas d’os dedans.

7.
Je n’aime pas la poésie surtout s’il y a des os je préfère je
N’aime pas la poésie surtout s’il y a des os je préfère les moules je n’aime
Pas la poésie surtout s’il y a des os je préfère les canards je n’aime pas
La poésie surtout s’il y a des os je préfère je n’aime pas la
Poésie surtout s’il y a des os je préfère ne pas en écrire car
Je n’aime pas la poésie surtout s’il y a des os je
Préfère la tarte au riz surtout quand
La tarte au riz joue de l’harmonica et quand la
Tarte au riz joue de l’harmonica quand la tarte
Au riz joue de la guitare quand la tarte au
Riz joue de la guitare et chante en angliche bin c’est bien.

8.
Je préfère les chansons en angliche car je poutre complétement en yaourt.

9.
« La neige éphémère est jolie sous nos climats. »
(Jacques Chardonne, « Claire »)

La neige éphémère est blanche mais il y a du sang sur la
Neige éphémère qui est blanche et qui est
Ephémère et blanche mais il y a du sang sur la neige qui
Est jolie aussi la neige éphémère et blanche mais il y a du sang sur la
Jolie neige éphémère et blanche comme un jupon mais il y a du sang et
Sous la neige éphémère on retrouvera
Nos voisins tout à fait morts quand les
Climats fondront la neige on retrouvera la tête de la fille à la kalach.

Patrice Houzeau
Malo, le 19 mai 2023.

14 mai 2023

UN GRAIN ARRIVANT

UN GRAIN ARRIVANT

(Zigouigouis d'bouts d'phrases du Crabe-tambour de Pierre Schoendoerffer.)

1.
« Un grain arrivant... », cause marine... c'est ça, grain... y a aussi grain de beauté et aussi grain de riz, autre chose... « maître après dieu -... » cause navire, capitaine et commandant... comment s'appelait-t-il déjà ce célèbre amiral des Provinces-Unies ?... de Ruyter, c'est ça... son nom est cité dans « le Crabe-tambour », à propos des navires français qui portèrent le nom d'Éole.

2.
« J'avais choisi mon peuple... » qu'il rizière le narrateur du Crabe-tambour... C'est qu'il y en a des peuples... « J'avais choisi ma vie... », ça c'est ce qu'on se dit... Choisit-on jamais quoi que ce soit ? Ni son nom, ni son dieu... qu'si ça s'trouve, nous choisissons ce que nous avons déjà choisi.

3.
« épouvantail surgi de mon passé... »... qu'il revenante le narrateur du Crabe-tambour… le frère d’armes retrouvé au coin de la rue… pas brillant devenu le rescapé…

4.
Ah tiens, j'écoute du rock progressif, un groupe allemand du nom de « Polytoxicomane Philharmonie »... « Je file comme un crabe vers son trou... » crabelette le narrateur du Crabe-tambour... « Psycho Erectus », c'est le nom de l'album des saxons planants... du coup, forcé que ma caboche se projette la choucroute volante filant dans l'espace et croisant des fusées en forme de bouteilles de bière... Dans le film tiré du roman, le Kashmir de Led Zeppelin qu’on entend...

5.
« Nuit. Pluie. Un ciel rouge... »... Notation… les lumières de la ville...« Parmi ceux qui survécurent un grand nombre oublièrent qu'il y avait eu ordre du roi et pensèrent qu'ils étaient là par hasard … »… phrase… histoire… dans « Le Crabe-tambour »... plein d’histoires... bouche et caboche… pleines de signes et de gwin ru… un tissu d'histoires, ce roman (c'est aussi la qualité du film).

6.
« des instructions... dans une langue incompréhensible... », c'est ce qu'on croit comprendre, et nous faisons ce qui nous est demandé, alors même que les instructions, les ordres, demandes, injonctions, prières demandent autre chose, tout autre chose.

7.
« on l'appelait le crabe-tambour !... »… le narrateur, au fil du voyage, il en rencontre des gens qui l’ont connu, le capitaine Willsdorff… tous ces gens, Seigneur, tous ces gens morts en Indochine, en Algérie… Nous, en France, nous sommes le 13 mai 2023, je regarde les chansons futiles et braillantes et bruyantes de l’Eurovision avec leur parfum de sophistication et leurs gymnastiques chorégraphiées (me semble qu’il y a du progrès dans leur moule à asperges à paillettes, on a vu pire, bien pire, certaines années)…

Essentielle, la ritournelle, essentielle… aussi essentielle que la mode, le maquillage, le cinoche, les cafés, les restaurants, les magazines et les people… l’illusion d’une autre vie, d’un monde cabaret, et beaucoup de travail… Let’s celebrate…

8.
« J'ai l'impression que son silence me juge… » Je ne sais plus qui confesse ça dans le Crabe-tambour… peu importe… le silence est un juge très certain. Celui du Commandeur, ou alors le moulin des rumeurs, quand il n’est pas si silencieux, le silence…

9.
« Alors du fond de quelque nulle par éclatait le son du cor... »… de là, « du fond de quelque nulle part » , qu’ça vient… gestion des nulle part de partout… modernité qu’ça cavale, des rues d’la soif qui s’allongent, labyrinthant jusqu’aux confins, passants, vitrines, ateliers, entrepôts, usines, cités-dortoirs et les ports qui gonflent et enflent, bucs d’ogres.

10.
Dans les nouvelles d’épouvante, c’est « de sa main morte, gantée de cuir » que le revenant prend le vivant à la gorge. Ou alors, c'est la « main morte, gantée de cuir » du commandant de l'Eole dans « Le Crabe-tambour », de Pierre Schoendoerffer.

Patrice Houzeau
Malo, le 14 mai 2023.

7 mai 2023

POUR MOI UN MYSTERE EN SOI

POUR MOI UN MYSTERE EN SOI

1.
Hervé Le Tellier, « L’Anomalie » (Gallimard, 2020). Littéraire qu’au début, je me suis dit : c’est quoi, ces nouvelles avortées aux airs de travail appliqué d’auteur consciencieux, et puis, au milieu du roman, « l’Anomalie » vous rattrape. Et c’est marrant et vite intéressant (le chapitre des hypothèses et celui des réactions religieuses sont remarquables). Il est question de faille spatio-temporelle, de double et de beaucoup de koikis’passe là. « L'Anomalie » de Hervé Le Tellier, à mon sens, est déjà un classique, de la SF, de la littérature, de l'intelligence. Foisonnant, impressionnant, lucide.

Citation : 
« - Aspirant Wayne, votre mission consiste à capturer ce fauve, sans le blesser...
Le grand blond ouvre la chemise et de larges yeux étonnés.
- Mais... c'est une grenouille ?
- C'est un crapaud. Il s'appelle Betty, comme tout le monde. Ramenez-le-nous dans son vivarium. »
(Hervé Le Tellier, « L’Anomalie », p.236)

2.
Je ne sais pas si « Me semble que c’est facile » de Lisa Leblanc est la plus belle chanson d’amour de je ne sais où des quatre coins, mais me semble que c’est facile une très honnête et émouvante.

Citation :
« J’aime ben la personne que chu
Quand j’suis avec toi
Pi j’aime ben la personne que t’es
Quand t’es avec moi. »
Rangez vos orchestres, suffit d’une guitare.

3.
Simenon, « Les Scrupules de Maigret ». Un huis-clos de 1957. Il y est question de neurasthénie, de femmes, d'amants, de poison, de revolver, de petits trains électriques. Efficace. Bref. Professionnel.

« Ce qu'il avait à faire, cette fois, c'était, non pas reconstituer les faits et gestes d'un être humain, mais prévoir son comportement, ce qui était autrement difficile. »
(Simenon, « Les Scrupules de Maigret », chapitre VI)

4.
Philippe Sollers, « Légende » (folio n°7053) : Brillant carnet de notes. Vif, court (et c’est appréciable). Des considérations sur la pensée chinoise (personnellement, je m'en fous), sur l'alchimie (Breton, et aussi le fameux « Mystère des cathédrales », jadis évoqué par Pauwels et Bergier dans « Le Matin des magiciens »), Hugo (de belles pages), Rimbaud, les femmes, l'avenir du monde, la peinture, Mozart, l'Histoire, les changements sociétaux, d'autres choses encore et des indiscrétions, tout ça non sans élégance, ironie, provocation. Pas mal de citations. Je ne sais pas si elles sont exactes. Peu importe : personne ne demande à un livre de Sollers de dire la vérité.

Citation : « Et, d'ailleurs que faisait Rimbaud en Italie, à Milan, chez cette veuve charmante (« vedova ») qui a eu la gentillesse de l'accueillir, et à qui il enverra un exemplaire d'Une Saison en enfer ? »
(Philippe Sollers, « Légende », p.95)

Réponse du chroniqueur (ma servitude) : Chaipas, - des escalopes ?

Note : Ai cru percevoir quelque ironie à propos des étranges coups dans les murs que Victor Hugo prétend avoir parfois entendus. Sollers a tort : ces coups inexpliqués dans les murs, ces pas sans personne dans le couloir, sans personne dans les escaliers, ces petites anomalies du réel, je les ai connues aussi.

5.
La Neuvième Symphonie de Beethoven, épaté je suis chaque fois que je l'entends. Incomparable. Les musicologues expliquent sans doute de quoi est fait le génie de cette œuvre qui me semble échapper à toute classification. J'en suis, étant très poutre en tout, parfaitement incapable. Et peu m'importe. Cette œuvre prodigieuse est pour moi un mystère en soi.

Patrice Houzeau
Malo, le 7 mai 2023.

19 avril 2023

CLAVECIN SALADE MIRLITONS

CLAVECIN SALADE MIRLITONS

1.
« En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf, retiré de nos horreurs économiques, la main d'un maître anime le clavecin des prés »
(Rimbaud, « Soir historique »)

« Toi, tu clavecines », qu'on m'a dit récemment... La phrase de Rimbaud avec cette « main d'un maître » qui « anime le clavecin des prés », alors qu'elle me plaît fort.

Le mot « clavecin » vient du latin médiéval « clavicymbalum » (cymbale à clavier). C'est au clavecin que virtuosait Amadeus. Pas à l'accordéon. Ni à l'harmonica. Ni à la guitare électrique. D'ailleurs, Mozart portait la perruque, comme l'atteste l’exemple de grammaire : « La perruque de Mozart est posée sur la chaise de mon oncle », lequel oncle a oublié son parapluie. Et il pleut. Ce que c'est que de nous.

Quant au « clavecin des prés », je ne sais pas ce que c'est. Évoque-t-il, l'Arthur Rimbaud, quelque sorcellerie ? Quelque main coupée laissée dans la prairie ? Le président de la République est-il en butte à des railleries ? Y a-t-il en France risque de jacqueries ? Votre grand-mère habita-t-elle Frameries ? Cheval qui hennit rime-t-il en « i » ? Et toutes ces sortes de couenneries.

2.
Quand on est bien élevé et que l'on a du savoir-vivre, on ne se met pas de trains dans les oreilles sous le prétexte que les voisins font trop de bruit. D'abord, c'est dangereux. Ils pourraient vous passer par la tête. Et puis, ce n'est guère hygiénique, avec tous ces « accidents ferroviaires » là, y en a partout. C'est dégoûtant.

Non. Si les voisins font trop de bruit, vous mettez vos oreilles à reposer une bonne nuit. Cela leur fera du bien de ne plus entendre toutes les conneries que vous vous autorisez à vous dire et qu'elles sont obligées d'écouter toute la sainte journée parce que vous ne leur prêtez pas assez attention.

Conseil : ne placez pas vos oreilles près d'une porte. Cela pourrait alimenter les soupçons.

Pour ce qui est de la salade mexicaine, il faut des haricots rouges, du maïs, du thon, du poivron vert, de la vinaigrette. Surtout pas d’œil-de-bœuf, ni de bec-de-lièvre.

3.
Un pays moderne et civilisé est un État qui a renoncé à balancer ses cadavres par la fenêtre pour les ranger soigneusement dans ses placards.

4.
« Mais je me donnai raison à moi-même et je m'approuvai d'être stupéfait d'une chose stupéfiante. »
(Anatole France, « Le Crime de Sylvestre Bonnard » [le narrateur])

5.
Lorsque l'on se donne « raison
A soi-même » et que l'on
S'approuve « d'être stupéfait d'une chose stupéfiante »,
Il faut néanmoins éviter de laisser sa tête au Jardin des Plantes.

6.
Quand on a envie d'un steak-frites, on peut tout de même
Rentrer dans une pharmacie (on n'y trouvera pas de tarte à la crème).
Qui vole un œuf a besoin d'un parapluie quand il pleut.
Un amateur de bœuf bourguignon peut être aussi une tête de nœud.

7.
Quand on joue aux échecs contre l'ordinateur
Et que la maison brûle, les flammes peuvent vous déconcentrer.
Regarder une comédie n'empêche pas les tartines de beurre,
Surtout si vous les mangez (attention à ne pas vous étouffer).

8.
Qui ne sait plus où il a rangé ses oreilles
N'a aucune raison d'écouter l'allocution présidentielle.
Qui n'a guère d'oseille et s'imagine monts et merveilles
A encore moins de raisons d'écouter l'allocution présidentielle.

9.
Si vous laissez des cafés éclatants
Vous rentrer dedans
Vous pourriez être tout taché de vins bleus et de vomissures.
Qui a changé l'huile de friture n'a pas forcément changé de chaussures.

10.
Si vous avez des os, autant avoir une peau dessus ;
Sinon, ne vous montrez pas, ça pourrait créer des troubles.
Même si vous avez trop bu, et que vous voyez double,
Quand il n'y en a plus, il n'y en a plus.

11.
Lorsque vous ne savez plus où donner de la tête,
Pas la peine de chercher votre troisième main,
Vous n'en avez pas. Cette deuxième chaussette
Disparue, votre pied la retrouvera peut-être demain.

Patrice Houzeau
Malo, le 19 avril 2023.

17 avril 2023

HEIN QU’C’EST TÊTU DES FOIS UN POLITIQUE

HEIN QU’C’EST TÊTU DES FOIS UN POLITIQUE

« Non, vous avez beau faire, et beau me raisonner,
Rien de ce que je dis ne me peut détourner »
(Molière, « Le Misanthrope », V,1 [Alceste])

Je me demande comment je vais faire rentrer Olivier Dussopt là-dedans.

Non, on ne sort pas sous la pluie sans prendre sa tête.
Vous sortirez avec votre tête ou vous ne sortirez pas. Vous
Avez tout à gagner à avoir votre tête sur vous et c’est déjà bien
Beau que vous n’ayez pas une tête de veau. Tant qu’à
Faire la tête, faites-vous une tête de lard
Et entêtez-vous à redresser la tête, car on a
Beau dire, mieux avoir toute sa tête que
Me présenter une tête basse, voire une tête d’œuf à
Raisonner comme une poêle à frire.
Rien, rien, rien, n’avez-vous rien dans la tête ?
De la radio sortit alors un pleurnichement ; oh c’est Olivier Dussopt,
Ce ministre du travail qu’à l’entendre parler, ce
Que ça vous provoque, c’est surtout une vague envie de pleurer.
Je me soupire que c’est bien triste, et je me vous le
Dis, ô doux enfants,
Ne faites pas de politique : ça fait perdre la tête, la politique, et
Me vient en tête ce que bien souvent mon petit doigt m’a dit : il se
Peut que les gens finissent par s’en
Détourner vraiment, de la politique. Donc
Je me suis fait une omelette aux champignons, c’est ce que,
Me semble-t-il,
Demande l’écoute de la voix plaintive d’Olivier Dussopt.
Comment faire sinon ? Changer de fréquence ? Oui, mais
Je suis pris par l’émotion, moi, quand j’entends Olivier Dussopt,
Vais m’fasciner, je l’sens, pour la mélancolie dussoptienne, me
Faire avoir, alors, pour ne pas trop laisser le spleen
Rentrer dans ma pomme et bercé par le flûtiau tristounet dont joue
Olivier ouin-ouin
Dussopt, je me fais une omelette aux champignons. Et là, voyez,
Là-dedans ma poêle pis là-
Dedans ma caboche, ils dansent tous en rond, les champignons.

Patrice Houzeau
Malo, le 17 avril 2023.

10 avril 2023

EVERY MOTORIST MUST HAVE TOOLS HANDY

EVERY MOTORIST MUST HAVE TOOLS HANDY

1.
« Les yeux gris de Louise demeurèrent stupides et ne cillèrent pas. « Qu'est-ce que c'est, si ce n'est pas un crocodile ?
- Une créature qui n’existe plus. »
(Tracy Chevalier traduit par Anouk Neuhoff, « Prodigieuses créatures » [la narratrice])

Le mot « créature » rime avec « peinture ». C'est que la peinture sert à peindre des créatures. Aucune n’existe mais certaines ont un référent dans le réel.

La vache réelle est la référente de la vache peinte qui, elle, n’existe pas en tant que vache.

Certains disent que la peinture révèle l'être des créatures. Je ne suis pas d'accord avec cette façon de regarder les vaches. Je pense que la peinture révèle surtout l'être de la peinture, et le talent éventuel du peintre.

2.
Je me demande s'il existe des fantômes de châteaux de cartes. Des spectres de joueurs malchanceux peut-être. Pour ce qui est des châteaux en Espagne, il doit s'agir d'esprits rêveurs, ou d'ectoplasmes désillusionnés.

3.
Étant d'un caractère porté à la mélancolie, vous ne serez pas étonnée, Élodie, que mes films préférés, et de loin, soient des comédies. Cela va des Marx Brothers à Pascal Thomas et Patrice Leconte, en passant par Mel Brooks et l'art de la parodie à l'américaine façon Leslie Nielsen.

Le mieux, c'est quand ces comédies sont à la fois drôles et poétiques, comme savaient en faire Jacques Tati et Jerry Lewis.

Bref, contrairement à ce que peuvent dire des critiques grincheux et parfois de mauvaise foi, je pense que l'acteur Louis de Funès a fait plus de bien à ses contemporains que bien des films dits « sérieux », « profonds », « engagés » et toutes ces sortes de choses.

4.
« J'ai lu aujourd'hui près de deux pages
du livre d'un poète mystique,
et j'ai ri comme qui a beaucoup pleuré. »
(Fernando Pessoa traduit par Armand Guibert, « Le Gardeur de troupeaux »)

Le mot « mystique » vient du latin « mysticus » qui signifie « relatif aux mystères » dont regorgent les religions. Le mot « mystique » rime avec moustique. Qu'un moustique fût mystique, voilà qui m'époustouflerait. On peut, bien sûr, faire rimer « mystique » avec « élastique », surtout si l'on considère que certains religieux font parfois preuve d'une morale singulièrement élastique.

Ceci dit, il doit bien arriver qu'un mystique soit enquiquiné pis piqué par un moustique...

5.
« Every motorist must have tools handy in case of a breakdown. »

J'affectionne les exemples de grammaire. Ceci dit, je ne sais pas trop quoi en faire, n'allant jamais ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni nulle part où il me serait impossible de me réveiller dans mon lit puis d'écouter du jazz en feuilletant quelques-uns des livres accumulés. Je considère grammairiens et lexicographes comme autant de collectionneurs d’exemples et en ce sens, ils me sont précieux.

« Chaque automobiliste doit avoir des outils à portée de main en cas de panne » ; cela est sans doute très juste mais ne m'est pas d'un grand secours si je veux composer une tragédie en vers intitulée « Iphigénie ». Outre que je me suis demandé si « in case of breakdown » n'était pas plus usité et que le grand Racine m'a devancé en 1674 (je n'étais même pas né, quel manque de fair-play !), il est très difficile de faire rentrer le mot « automobiliste » dans un alexandrin évoquant la noble figure d'une princesse grecque de l'Antiquité. Peut-être quelque chose dans les prédictions de Calchas, du genre :

« Vous armez contre Troie une puissance vaine, »
[C'est de Racine], mais les dieux en sortant
De leurs desseins m'ont laissé une liste.
Il y est inscrit que chaque automobiliste
Doit avoir des outils à portée de main en
Cas de panne. Ce sont les dieux, on ne comprend
Pas toujours tout... Pour ce qui est de votre peine
A démarrer vaisseaux et guerriers, y a bin
Kekchoz, mais ça va pas vous plaire, je le crains.

Patrice Houzeau
Malo, le 10 avril 2023.

 

9 avril 2023

REMINISCENCES ET MIRLITONS

REMINISCENCES ET MIRLITONS

1.
Quand j'étais tiot j'étais paraît-il fort remuant
Mon grand-père, disait ma mère, m'appelait « l'anarchiste »
Plus tard je suis devenu fainéant
Et rapidement je n'ai plus cru au christ.

2.
Je me souviens de mon grand et long chat
Nous l'avions appelé Poussy et il était tout noir
Il n'avait plus qu'un bout de queue, ce chat
Et il pointait souvent, le bout rose de sa langue, sur son masque noir.

3.
Mon professeur d'anglais au collège nous donnait des listes
De verbes irréguliers à apprendre
Il avait écrit sur mon bulletin – il avait de l'humour à revendre-
« Devrait venir avec un appareil-photo, aurait encore plus l'air d'un touriste ».
Il m'avait prédit un avenir de barman.
Il m'aimait bien quand même car j'aimais Stravinsky et qu'il était mélomane.

4.
Ma mère me disait « ne cherche pas la misère, va ! »
Que l'on puisse priver quelqu'un de son gagne-pain, elle ne le comprenait pas.
Elle me reprocha un rapport que je fis sur un collègue que je dus remplacer
Qui n'avait pas fait son boulot
S'était fichu de ma gueule et m'avait pris de haut.
Ma mère je l'ai toujours connue à souvent se tracasser
S'inquiéter s'angoisser stresser
Et à boire du café.

5.
Je me mis à remplir des feuilles de détails, j'avais quatorze-quinze ans
A la plume et au bleu de Prusse que ça me prenait des heures
Ces yeux ces corps, ces formes bizarre, oui, des heures,
Ces centaines de petits ronds avec un point dedans
Mes parents étaient épatés mais effrayés
A l'idée que j'eusse voulu en faire mon métier
Je fus donc un piètre étudiant
Puis un médiocre enseignant
En ai vendus
Quelques-uns quand même de mes dessins
Je n'en ai même plus, sont tout éparpillés, perdus paumés jetés sans doute, mes dessins.

6.
Lorsque môme je découvris
Corto Maltese dans Pif Gadget
Je n'y ai rien compris
Mais fasciné je les rouvrais tout le temps les Pif Gadget
Contemplant d'un œil rond les courses des guerriers dans
Le labyrinthe des cases pleines d'onomatopées de noirs et de blancs.

Patrice Houzeau
Malo, le 9 avril 2023.

8 avril 2023

CE SONT LES HUMAINS QUI MENTENT PAS LES MOTS

CE SONT LES HUMAINS QUI MENTENT PAS LES MOTS

« La terre est bleue comme une orange
Jamais une erreur les mots ne mentent pas »
(Paul Eluard)

« - Oui, je parle pour toi, mon pauvre Pinocchio, pour toi qui es assez bête pour croire que les écus peuvent être semés et récoltés dans les champs, comme les flageolets et les courges. »
(Collodi traduit par la comtesse de Gencé, « Les Aventures de Pinocchio » [Le Perroquet])

1.
Oui dit le Perroquet à Pinocchio
Je picore parfois des phrases dans les « Aventures de Pinocchio », les histoires à perroquet qui
Parle, aussi de fillette aux confins de la logique, ça m'amuse, et j'ai
Pour Collodi et Lewis Carroll beaucoup d'admiration. Donc le Perroquet dit à Pinocchio, « Oui, je parle pour
Toi, mon pauvre Pinocchio », confirmant ainsi qu'il était, le Perroquet, très moqueur.

2.
Mon goût des invraisemblables et des mots et merveilles me console de la
Pauvre humanité à massacres et injustices dans laquelle nous pataugeons. Les aventures de
Pinocchio, c'est une part d'enfance, c'est aussi
Pour les amateurs de fictions formidables, un trésor d'inventivité.
Toi, me dit Zut, tu n'es de ce monde que par convention, mais en fait, tes yeux sont ailleurs.

3.
Qui est ici un pronom relatif qui a pour antécédent le pronom « toi » qui se réfère à « Pinocchio ».
Es-tu un fantôme ?, demandai-je à la grammaire qui flottait dans la chambre ; il est
Assez commun, je pense, de voir des livres de grammaire flotter dans sa chambre, c'est même
Bête comme chou. Il suffit
Pour cela d'écrire qu'un manuel de grammaire flotte dans la chambre, d'y
Croire – ou de sembler le croire – pour que l'image s'inscrive dans la caboche du lecteur, voire dans quelque univers parallèle spongieux et amateur de bizarreries.

4.
Que j'ai faim dit la choucroute en avalant l'imprudent.
Les mots peuvent tout dire de ce qui est permis par les mots. Ainsi, que des
Ecus puissent être semés et récoltés, ou qu'un chat apparaisse et disparaisse bout de chat après bout de chat, constituent des propositions qui
Peuvent aussi bien que « La terre est bleue comme une orange » manifester cet
Être singulier que l'on appelle « imaginaire ». Pour ce qui est des écus
Semés, on n'y croit pas
Et pourtant, cela fait image. Et qu'ils soient
Récoltés, ces écus, peut servir de métaphore
Dans quelque fable moralisante.
Les mots explorent tous les
Champs de l’expérience humaine. Ils sont ce que nous sommes, et l'appauvrissement actuel (et peut-être voulu par une technocratie malveillante) de la langue française signifie un appauvrissement de notre humanité.

5.
Comme il est moqueur, le Perroquet du conte, il
Les compare, les écus semés et récoltés dans les champs, à des
Flageolets lesquels sont de petits haricots
Et aussi des instruments de musique, mais on ne fait pousser
Les flûtes que dans des auditoriums. Quant aux
Courges, grâce aux efforts des pédagogistes et au miracle de Sainte Apprenance la Bienveillante, elles vont maintenant à l'université, avec leurs amis les salsifis et autres dépendeurs d'andouilles.

Patrice Houzeau
Malo, le 8 avril 2023.

14 mars 2023

TROIS PETITES FANTAISIES AU SCARABEE

TROIS PETITES FANTAISIES AU SCARABEE

1.
« What ho ! what ho ! This fellow is dancing mad ! He hath been bitten by the Tarantula. (All in the Wrong.) »
(Edgar Poe, « The Gold Bug »)

« Oh ! Oh ! qu'est-ce que cela ? Ce garçon a une folie dans les jambes ! Il a été mordu par la tarentule. (Tout de travers.) »
(Poe traduit par Baudelaire, « Le scarabée d'or »)

Baudelaire a traduit « This fellow is dancing mad » par « ce garçon a une folie dans les jambes ». En général, c'est en tête que l'on a une folie. Mais la folie est partout chez elle, je suppose. Après tout, n'est-elle pas la condition de la raison ? Et là, je me dis que j'écris un sophisme, mais ça ne fait rien parce qu'au fond, personne ne peut prendre ceci au sérieux. C'est d'ailleurs ce que me dit quotidiennement mon dromadaire, lequel a une bosse tandis que la cerise a un noyau et la fraise non.

Quant à savoir si le « bug » est un « scarabée », j'avoue que comme je l'ai entendu dire par une punaise qui discutait avec un scarabée : « All bugs are insects, but not all insects are bugs. » La tarentule, quant à elle, est bien une araignée, laquelle a donné son nom à la tarentelle, danse rituelle qui n'a rien d'amusant.

2.
« Well ! » I said, after contemplating it for some minutes, « this is a strange scarabaeus, I must confess : new to me: never saw anything like it before – unless it was a skull, or a death's head – which it more nearly resembles than anything else that has come under my observation. »
(Edgar Poe, « The Gold Bug »)

« - Oui ! - dis-je, après l'avoir contemplé quelques minutes, - c'est là un étrange scarabée, je le confesse ; il est nouveau pour moi ; je n'ai jamais rien vu d'approchant, à moins que ce ne soit un crâne ou une tête de mort, à quoi il ressemble plus qu'aucune autre chose qu'il m'ait jamais été donné d’examiner. »
(Poe traduit par Baudelaire, « Le scarabée d'or » [le narrateur])

Je lis sur Internet cet exemple : « If you don't confess, your conscience will torture you. » La conscience, comprenez la conscience morale défois qu'elle nous torture, chagrine. On la paye de mots, quand on a des mots, et ça c'est si l'avaleur de mots ne nous les a pas chopés. Sinon, on mange trop de biscottes. Les craquements des biscottes beurrées avec de la confiture couvrent un temps les leçons de la conscience.

3.
« I presume you will call the bug scarabeus caput hominis, or something of that kind – there are many titles in the Natural Histories. »
(Edgar Poe, « The Gold Bug »)

« Je présume que vous nommerez votre insecte scarabeus caput hominis, ou quelque chose d'approchant : - il y a dans les livres d'histoire naturelle beaucoup d'appellations de ce genre. »
(Poe traduit par Baudelaire, [le narrateur])

Le narrateur présume que Legrand, (c'est un personnage du « Scarabée d'or », d'Edgar Poe) va nommer ce scarabée non pas « Alea jacta est » ni « Cogito, ergo sum », ni « Sum quod eris », mais « Scarabeus caput hominis » (ne ressemble-t-il pas à un « crâne » ou à une « tête de mort »? - et s'il avait ressemblé à une saucisse ? Comment cétyke?) et si Poe avait écrit « I presume you will call the bug No Future », cela aurait donné lieu à bien des commentaires.

Patrice Houzeau
Malo, le 14 mars 2023.

13 mars 2023

COMME ME LE FAIT REMARQUER MON RHINOCEROS

COMME ME LE FAIT REMARQUER MON RHINOCEROS

1.
« Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit ».
(Baudelaire, « Les sept vieillards »)

On ne pouvait donc s'en servir comme cheval de labour ni comme figure locale. Comme épouvantail à la rigueur. Ou alors pour un mélodrame cinématographique propre à récolter des palmes à Cannes.

2.
« Seulement, cet autrement doit être de telle sorte qu'il rencontre le Même que médite le texte expliqué. »
(Heidegger traduit par Wolfgang Brokmeier, « Chemins qui ne mènent nulle part »)

Pas facile de faire se rencontrer le « Même » et « l'autrement ». Le même renvoie, par définition, à ce que dit l'auteur, et l'autrement se perd dans les méditations que le commentaire induit. Croirait-on les voir coïncider (Eurêka!) qu'il se pourrait que l'auteur surgisse du tombeau de ses exégèses pour nous contester, nous jeter des os de poulet, nous flanquer une tarte à la crème en pleine face, bref, nous engueuler.

3.
« Mon berceau s'adossait à la bibliothèque », dit le narrateur baudelairien. Parents inconscients ! Si les livres lui étaient dégringolés dessus, le petit Charles aurait été assommé et peut-être même étouffé par toute une philosophie.

4.
« Parce que Nietzsche éprouve l'être de l'étant comme volonté de puissance, sa pensée doit aller à la rencontre des valeurs. »
(Heidegger traduit par Wolfgang Brokmeier, « Chemins qui ne mènent nulle part »)

Généralement, dès que l'on cause « volonté », et a fortiori « volonté de puissance », la question des valeurs se pose. Le vouloir impliquant une action, et la volonté un acte, si minime soit l'action, elle suppose une adhésion à une valeur.

En ce sens, tout est politique, comme dit l'autre, ce qui signifie en réalité que rien n'est politique, la politique n'étant qu'une usurpation des valeurs. Aussi une confiscation, une mystification, au mieux un utilitarisme.

Le droit de vote est perçu d'abord comme une exigence morale, un devoir du citoyen mais il est aussi un utilitarisme. Quelqu'un me dit un jour qu'il votait souvent pour l'alternance : « L'opposition, pour arriver au pouvoir, fait quelques promesses. Si elle gagne, elle en tient quand même quelques-unes, c'est toujours ça de gagné. »

5.
« Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ? »
(Baudelaire, « L'héautontimorouménos »)

Un « faux accord dans la divine symphonie » ? Outre que je dois être sourd, parce que la musique divine, je ne l'entends guère, il est vrai qu'il y a un manque flagrant d'accordeurs d'âmes. Le Service Après Naissance laisse à désirer.

Quant à la « vorace Ironie » qui « secoue » et qui « mord », voilà une araignée bien redoutable. Mon cher Baudelaire, à force de hanter des lieux à même pas en parler, vous avez fini par attraper des étants honteux, l'Ironie n'étant sans doute pas le pire.

6.
« Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin ! »
(Baudelaire, « le voyage »)

Ah non, pas forcément, moi, voyez, le rhinocéros qui boit mon whisky et fume mes cigares, il a beau venir de loin, je ne le trouve pas spécialement beau, ah non.

7.
« Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,
Blessé par le mystère et l'absurdité ! »
(Baudelaire, « Les sept vieillards »)

Ça, c'est ce qui arrive quand on se mêle de politique. L'abus d'administration produit le même effet.

8.
« C'est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre »
(Baudelaire, « La mort des pauvres »)

La Mort, en voilà un drôle d'étant. Un étant qui s'absente, se fait néant pour laisser toute la place à l'être, lequel est masqué par l'oubli, et nous prenons l'oubli pour l'être des morts, alors que les morts, et surtout parce que leur anonymat est effrayant, se rappellent sans cesse à nous par le fait qu'ils furent ce que nous sommes.

Note : c'est surtout pour l'orgueil de nos consciences réflexives que l'anonymat des morts est effrayant. Les animaux n'ont pas ce genre de spleen.

9.
« Mon chat sur le carreau cherchant une litière
Agite sans repos son corps maigre et galeux ».
(Baudelaire, « Pluviôse, irrité... »)

Moi, voyez, ça je ne connais pas. Mon rhinocéros n'est ni maigre ni galeux, et, vidant consciencieusement mon frigo, squattant mon lit ainsi que ma salle de bain, il ne peut mal de se retrouver aussi pitoyable que le chat du poème à Baudelaire. Par contre, je suis agité, moi défois, et je ne dors pas assez. D'ailleurs, mon rhinocéros me le fait souvent remarquer.
Quant à mon balai-brosse, il ne fait aucun commentaire, et ne m'encombre en rien.

Patrice Houzeau
Malo, le 13 mars 2023.

2 février 2023

N'AYANT RIEN A DIRE J'ECRIS

N'AYANT RIEN A DIRE J'ECRIS

« Les trois anciens animaux exécutaient de folles pirouettes et retombaient sur le sol, ignorant qu'ils étaient des habitudes humaines. »
(Robert Silverberg traduit par Jacques Guiod, « Les Profondeurs de la terre, III)

1.
Dans « Les Profondeurs de la terre », de Robert Silverberg, il est question d'un certain Kurtz. « Ils avaient laissé Kurtz danser avec eux. » Avec qui donc Kurtz dansa, pas avec la reine Mathilde de la Tapisserie, en tout cas. Ça se serait su.

2.
Dans ce roman de Robert Silverberg, elle (qui est-elle?) porte un « étrange vêtement », « pâle, gélatineux, informe et de couleur pourpre. » Il y a aussi un « munzor » qui mord, et un sulidor ». Par contre, les personnages ne mangent pas de chocolat Côte d'Or (tant pis pour le placement publicitaire).

3.
J'entends sur France Culture Jean-Robert Pitte dire qu'il y a maintenant des émissions où « le cuisinier cuisine dans le paysage ». L'essentiel, à mon avis, est qu'il ne cuisine pas le paysage.

4.
Je n'ai rien à dire. Alors, j'écris.

5.
Dans ce roman de Robert Silverberg, Pauleen est une « douanière de la Compagnie. » Je ne sais pas quel est son rôle dans l'histoire, ni même si elle a un rôle dans l'histoire, et je ne pense pas que je le saurai, parce que je ne pense pas que je lirai le roman.

6.
Dans ce roman de Robert Silverberg, les « visiteurs de la Terre « disent que vous êtes comme les éléphants. » Moi, je ne le pense pas, car alors vous défonceriez les trottoirs et je vous entendrais barrir. Or, nul barrissement dans Dunkerque. Et même lors du carnaval, personne ne se déguise en éléphant. Peut-être cela a-t-il un rapport avec « les visiteurs de la Terre ».

7.
Dans ce porte-plume de Robert Silverberg, qui n'est pas un porte-plume, parce que, sinon, on pourrait s'en servir pour écrire, et c'est d'ailleurs le point commun qui existe entre ce roman de Robert Silverberg et un porte-plume, c'est que je peux m'en servir pour écrire.

8.
Dans ce porte-plume de Robert Silverberg, une créature parle en français (ce porte-plume est une traduction) « en faisant un geste de sa trompe », ce qui m'incline à penser que ce personnage n'est pas le boucher-charcutier de mon quartier où il n'y a pas de boucher-charcutier.

9.
Le lac a ses « vapeurs ». Quand il aura ses fumées, le groupe Deep Purple composera un morceau qui deviendra célèbre.

10.
Dans cette cafetière de Robert Silverberg, qui n'est pas une cafetière, parce que je n'utilise pas de cafetière pour faire mon café, Kurtz (comme dans « Au Cœur des ténèbres » de Conrad) y dit des choses comme : « Sommeil plan élève chute élève chute élève élève élève ». Ce qui est une manière de parler de pédagogie.

11.
D'après ce que je comprends, dans l'histoire à Robert Silverberg, il y a de la métamorphose en espèce d'éléphant. A mon avis, il doit y avoir une loi archaïque et à peu près universelle qui interdit aux êtres civilisés de se transformer en éléphants et apparentés (zèbres à trompe, chats à trompe, sociologues à trompe...). Maintenant, dans les jungles lointaines des écrits bizarres, n'est-ce pas...

12.
En ce moment, je ne vais pas très bien. Je pense que je vais écrire un roman de Kafka.

13.
Je ne pense pas que dans le roman « Les profondeurs de la terre », il soit question de la chanson « Effervescing Elephant », de Syd Barrett, ni de choucroute (à vérifier tout de même), mais en tout cas, certainement pas de choucroute chantant : « And every time I hear a growl / I'll know the tiger's on the prowl... »

14.
A la première page du livre de Silverberg, il est précisé que « Gundersen n'avait jamais envisagé de revenir sur cette planète. » Gundersen est donc un revenant malgré lui, ce qui rappelle que les fantômes ne sont pas heureux d'être des fantômes, sauf les fantômes de masochistes, ça va de soi.

15.
Un « déjeuner tardif au bord d'un étang ». Se protéger de « l'éclat de la brume ». Attention aux véhicules aériens. Un coup de patte, et le voilà mort, le personnage. Il faut d'ailleurs se méfier des griffes de la nuit.

16.
Ce soir, jeudi 2 février 2023, entre 22 et 23 heures, il y eut sur France Culture une espèce de chanteur qui dit des choses absolument inintéressantes. Et quand il chante, c'est encore moins intéressant.

Patrice Houzeau
Malo, le 2 février 2023.

20 janvier 2023

NOTES SANS TABLEAUX

NOTES SANS TABLEAUX

1.
J'aime beaucoup les « Vers nouveaux » de Rimbaud, les « Poésies de 1872 ». Est-on sûr de la date ? Peu m'importe. Cela ne change pas le goût de mes haricots. J'aime beaucoup les énigmes des « Vers nouveaux ».

2.
Qu'est-ce donc que ce « Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur, / Mon Esprit ! » Un esprit rouge ? Un souffle de révolution, Une voix qui crie : « Industriels, princes, sénats, / Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas ! » Une voix nihiliste alors, jusqu'à en nier les continents (« Europe, Asie, Amérique, disparaissez. ») Et puis après : « Les volcans sauteront ! et l'océan frappé... » Apocalypse.

3.
Autrement m'est fascinant « Mémoire ». Ai entendu il y a quelques années (ou l'ai-je lu?) que ce poème, qui accumule les images, serait un ensemble de notes sur les tableaux d'une exposition. Je me demande même si les auteurs de cette théorie n'avaient pas dit avoir retrouvé un ou plusieurs catalogues justifiant le truc.

Il est vrai que lisant :
« la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ; »,

on pense assez fatalement à un tableau mettant en scène Jeanne d'Arc devant une cité reprise. Ceci dit, le passé simple « eut » indiquerait plutôt l'absence de Jeanne. Les murs du tableau sans Jeanne fait penser Rimbaud à Jeanne et donc nous y fait penser aussi, à l'être Jeanne.

4.
Je n'ai pas trop la patience pour déchiffrer les énigmes. Travail d'universitaire. Je préfère le soupçon d'ivresse que procure l'évocation :

« Les robes vertes et déteintes des fillettes
font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides. »

L'assonance à touches vertes. Atmosphère pâle (« bouillons limpides », « d'or pâle », « les robes vertes et déteintes »). J'ai les jambes lourdes, c'est embêtant. La lourde, en français familier, c'est la porte, ou c'était (je ne sais si le mot est encore employé), cependant que la palourde n'est pas le nom de l'être de l'absence de porte.

5.
Partie III de « Mémoire », cette « Madame se tient trop debout dans la praire / prochaine ». On se demande. Paronymie « ombrelle / ombelle », c'est vrai que ça fait éventail, parasol, ombrelle, l'ombelle, sa structure « pédoncules floraux insérés au même point de la tige » (cf wikipédia).

Une court (après quoi ?). Un homme est parti. Qui y voit la mère d'Arthur et l'absence du père ? J'y pense, et puis après ? Le présent pictural renvoyant au passé du spectateur ? « Elle, toute / froide, et noire, court ! après le départ de l'homme ! » (Rimbaud, « Mémoire », III).

6.

Métaphore : « l'herbe pure », ce sont des « bras épais et jeunes ». Une embarcation : « une barque immobile », plus loin, ce sera un « canot immobile », « mon canot toujours fixe » - on est loin des aventures du « Bateau ivre ».

Un « œil d'eau sans bords ». Vous en êtes le « jouet ». vertige. Des fleurs que l'on ne peut saisir, ailleurs c'est « Pleurant, je voyais de l'or – et ne pus boire. » (in « Alchimie du verbe »). Empêchements. Il partira, l'homme.

Patrice Houzeau
Malo, le 20 janvier 2023

14 janvier 2023

ON NE RIT PAS RUE DE GIERI

ON NE RIT PAS RUE DE GIERI

1.
« Et, le regard tout flambant d'une haine et d'une cruauté implacable, [le bossu] ajouta :
- Mais demain soir, le coq aura fini de chanter ! »
(Arthur Bernède, « Belphégor », Livre II, chapitre 7)

Arthur Bernède. « Belphégor ». II, 7. « Où l'on voit les prévisions de Chantecoq se réaliser d'une façon mathématique. » Les événements, - nos vies -, dépendent-ils des mathématiques, des calculs, des algorithmes ? Sommes-nous spéculés ?

Jacques Bellegarde, caché. Des livres pour compagnie. Jacques et Colette minaudent et niaisent (les répliques ont du mal à cacher la sottise d'un sentimental violon, pomponné piano, sirupeux ridicule coin-coin). Coup de pieds au, ou haussement d'épaules ?

Jacques et Colette en viennent àskilésoucie : Simone. Tiens, v'la Marie-Jeanne, c'est celle du roman, elle se fume pas, même si « son chapeau ballotait sur sa tête ». Intéressante leçon, en 1927 donc, de la forme « ballotait », avec un seul « t ».

Jacques Bellegarde serait-il le Fantôme du Louvre ? « Au nom de la loi ! ». Marie-Jeanne et le « petit fouinard ». Perquisition. Du papier, du fer et de l'or. La « rue de Giéri ».

Bellegarde bout ; Colette s'inquiète ; j'aimerais pour ce dimanche manger des paupiettes ; Au chapitre 3 de « Zazie dans le métro », « lagoçamilébou ».

Le bouillant Bellegarde s'apprête à faire une bêtise. Chantecoq calme le jeu. Labo, penderie, moumoute, bacchantes, barbiche. Bellegarde métamorphose. Le réel, c'est du théâtre à vrais cadavres. Je remarque que la sinistre prédiction du bossu comporte treize syllabes.

2.
«  - C'est clair comme de l'eau de roche ! ponctuait le grand limier ; mais l'important est de savoir où et comment notre ennemi s'est procuré ce manuscrit. »
(Arthur Bernède, « Belphégor », Troisième partie, chapitre 1)

La troisième partie du « Belphégor » d'Arthur Bernède a pour titre : « Le Fantôme noir ». Si le titre avait été « La Choucroute volante » ou « Zazie dans le métro », le destin des personnages en aurait été, n'en doutons pas, radicalement autre.

Arthur Bernède, « Belphégor », III,1. « Le Grimoire de Ruggieri ». Il y avait Le Louvre, il fallait donc un château. Surtout qu'un fantôme sans château, est-ce bien sérieux ? J'ai une collègue, elle a une particule. Si elle était anglaise, elle pourrait être insupportable ; mais, française, le verbe haut et franc, elle est épatante.

Le Château du Papillon. Où on retrouve le bossu. Un problème de mécanique secrète. « Monsieur Lüchner ». Un nom germanique pour un vilain de roman populaire de 1927, est-ce étonnant ? « Les Papillon ne viennent jamais ici qu'au mois de septembre ».

Le vilain à nom germanique vouvoie le voleur en salopette. C'est pas parce qu'on fait dans la saloperie qu'on doive pas être poli. On n'est pas que des sauvages. Le château est moderne : y a une « usine électrique ». Les fantômes sont branchés.

Pendant ce temps-là, à Paris, Chantecoq et Cantarelli arrivent aux nouvelles. Je ne vous dis pas qui c'est, Cantarelli, sinon que c'est un numismate (du latin « numisma » et du grec « nomisma », monnaie »). Donc, il s'y connaît en faux.

Zézaiement. Effet de grotesque censé rendre le personnage plus réaliste. Fallait s'y attendre : pour la maison Pandore and (Roy)co, Bellegarde, c'est Belphégor. Si le bossu vouvoie son complice, le directeur de la police judiciaire tutoie le roi des détectives.

Qui dit château, dit fantôme, mais aussi grimoire. Sinon, autant prendre un appartement. « Couverture enluminée », « astrologues », « magiciens », « caractères gothiques », « Mémoires secrets », « Cosme Ruggieri », « Catherine de Médicis » : nous v'là dans l'occulte.

Chantecoq et Cantarelli prennent connaissance du grimoire de Ruggieri. Je ne vous dis pas ce qu'il y a dedans, sauf qu'il y est question du trésor des Valois, d'un duc de Guise que Prévert déguisa en bec de gaz, d'un passage secret et voilà donc comment Belphégor belphégora.

Tiens, un ex-libris. Le baron Papillon fut bien léger. Vous avez dit troublant, comme c'est troublant. Cantarelli pourrait s'émouvoir. Le directeur de la police judiciaire a une bien mauvaise opinion de Jacques Bellegarde, et Belphégor ne serait qu'un amateur. Cekonsgourdéfois.

On rappellera donc à monsieur Ferval, le directeur de la police judiciaire du roman « Belphégor », d'Arthur Bernède, qu'il ne faut jamais sous-estimer l'adversaire. En 2022, le dictateur Poutine en sait quelque chose, qui crut qu'en Ukraine quelques semaines suffiraient.

Patrice Houzeau
Malo, le 14 janvier 2023.

1 janvier 2023

LA MACHINE A SPECTRES

LA MACHINE A SPECTRES

Notes sur les parties II et III de "L'Homme au Sable", de E.T.A Hoffmann, traduit par Loève-Veimars

« Sie saß der Türe gegenüber, so, daß ich ihr engelschönes Gesicht ganz erblickte. Sie schien mich nicht zu bemerken, und überhaupt hatten ihre Augen etwas Starres, beinahe möcht ich sagen, keine Sehkraft, es war mir so, als schliefe sie mit offnen Augen. »
(E.T.A Hoffmann, « Der Sandmann » [Nathanael an Lothar])

Au clavier, c’est avec « ALT » maintenu appuyé pendant que l’on tape 0 2 2 3 que l’on obtient ß.

« Elle était vis-à-vis de la porte, et je pouvais contempler ainsi son visage angélique. Elle sembla ne pas m’apercevoir, et surtout, ses yeux paraissaient fixes, et je dirai même dépourvus de regard ; c’était comme si elle eût dormi les yeux ouverts ».
(Hoffmann, « L’Homme au sable », traduit d’après Loève-Veimars)

1.
Clara répond à Nathanaël.
Pourquoi un intermédiaire ? (en l’occurrence Lothaire, le frère de Clara).
Vertige de la lecture : « tout semblait tourbillonner devant mes yeux » écrit Clara. La nouvelle « L’Homme au sable » a-t-elle pour véritable sujet la façon dont le réel agit sur notre regard ?

2.
La lettre de Nathanaël a troublé Clara. Coppola en menace fantasmatique.
« Mais, bientôt, dès le lendemain déjà, écrit Clara, tout s’était présenté à ma pensée sous une autre face. » : le regard encore.

Clara est rationnelle et explique à Nathanaël d’où vient sa « hantise ».
La passion de l’alchimie aurait tué le père de Nathanaël et « Coppelius ne saurait en être accusé. »

3.
Clara en psychothérapeute.
Le réel en « surface bariolée ». Une peinture, le réel. Une représentation. Un piège à reflets. Ce dont nous nous réjouissons, « comme un fol enfant à la vue des fruits dont l’écorce dorée cache un venin mortel. »

Le réel est piégé, trappé, et ne se présente jamais comme il est vraiment. Et ce qu’il est vraiment, pouvons-nous le savoir ? Sans doute pouvons-nous le calculer, mais que calculons-nous réellement ?

4.
Clara évoque « le sentiment d’une puissance ennemie qui agit d’une manière funeste ». Le sentiment qui anime ceux qui croient aux complots universels, les anti-vaccins, les sceptiques quant à l’existence du covid, les pro-Poutine, les populistes, ceux qui s’imaginent des sociétés secrètes gouvernant le monde.

Clara débusque l’ennemi : ce n’est pas une « puissance occulte » qui « plonge » en nous « ses griffes ennemies », mais un « ennemi intérieur ». Les complotistes projettent dans le réel ce qui leur mine l’âme et qui dépend de leur mode d’être au monde.

Le complotistes pense que le réel veut le piéger. Il n’a pas tort mais il se trompe sur la nature du piège.

5.
« un principe dévorant qui nous consume ».
« le fantôme de notre propre nous ».
Coppelius et Coppola ne sont que des fantasmes qu’il faut dissiper.
« et de bannir le hideux Coppola par un fou rire » : la dérision ruine les spectres.

6.
De nouveau « Nathanaël à Lothaire ». Des « fantômes » du « moi ». Une machine à sécréter du spectre. Une machine à sécréter de la représentation : le langage. Du reste, parfois, nous disons ça machinalement.

7.
Nathanaël évoque « l’esprit qui scintille de ses yeux clairs et touchants ».

La logique contre les fantômes. Si l’on agite le Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein devant un revenant, le fera-t-on reculer comme le crucifix fait reculer le vampire ?

8.
Coppola serait un véritable « mécanicien » italien comme Coppelius serait un véritable avocat allemand. Je viens de voir « Le Roi de cœur » (1966), de Philippe de Broca : jolie fantaisie sur l’échappement au réel implacable, avec musique mélancolico-drolatique de Georges Delerue.

Portrait du professeur de physique Spalanzani : un rond, « pommettes saillantes », nez pointu, yeux perçants. Hoffmann indique, via Nathanaël, sa source d’inspiration : « le portrait de Cagliostro, gravé par Chodowiecki ».

La fiction, soulignant par l’exemple sa référence au réel, est renforcée dans sa fonction mimétique.

9.
Nathanaël écrit « J’ignore moi-même comme je vins à regarder à travers la glace. » Acte manqué. Expression de l’inconscient.

Le spectacle de la femme mystérieuse. « figure ravissante ». « ses yeux paraissaient fixes », « comme si elle avait dormi les yeux ouverts ».

La fille derrière le rideau, puis derrière la glace, la vitre.  Un miroir sans tain ? Spectacle, songe, malaise de ce que l’on n’aurait pas dû voir, et que l’on voit pourtant : la fille du professeur de physique, la très réservée Olimpia.
Chez un spéculatif comme Nathanaël, la fascination guette.

Patrice Houzeau
Malo, le 1er janvier 2023.

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