ÇA VOUS REGARDE-T-IL ?
ÇA VOUS REGARDE-T-IL ?
1.
« Il y eut d'abord un silence où le sifflet du marchand de tripes et la corne du tramway firent résonner l'air à des octaves différentes, comme un accordeur de piano aveugle. »
(Marcel Proust, « La Prisonnière »)
J'ignore pourquoi il faut que l'accordeur de piano soit ici plus aveugle qu'à l'ordinaire. Le mot « piano » vient de l'italien « pianoforte » qui signifie « doux et fort ». On ne joue pas du piano comme on joue du chapeau. Du chapeau, on peut sortir un lapin, un candidat plus ou moins intéressant que l'on présentera aux élections pour rappeler aux Français qu'il ne faut surtout pas qu'ils élisent un extrémiste de droite ou de gauche. J'ignorais que les marchands de tripes étaient munis d'un sifflet.
2.
« Longtemps le centre est resté en ruine, les belles épiceries d'avant-guerre campaient dans des baraquements jaunes. »
(Annie Ernaux, « La Place »)
Le mot « épicerie » apparaît au XIIIème siècle. Il désignait l'ensemble des épices dont on faisait commerce mais aussi l'endroit où on les emmagasinait et vendait. Jadis, il y avait des épiceries un peu partout tandis que maintenant on va dans les grands magasins, qu'on appelle supermarchés. C'est pour acheter des choses. Une fois qu'on les a achetées, on les ramène chez soi et on les consomme. C'est pour cela que l'on parle de société de consommation.
Il n'y a plus beaucoup d'épiceries dans les quartiers et je pense que beaucoup d'épiciers et d'épicières sont maintenant dans le grand ailleurs dont on ne revient pas, sauf dans les films de revenants, mais on n'y croit pas car on fait semblant et on se raconte des histoires de fantômes pour passer le temps.
3.
« Une chose qui ne l'intéressait pas cessait purement et simplement d’exister à ses yeux. »
(Philip K. Dick, « Coulez mes larmes, dit le policier »)
Il vaut mieux s'intéresser à quelque chose, sinon on finit par s'ennuyer et à force de s'ennuyer, on finit par penser que l'on n’existe pas vraiment. C'est alors que la fantômie vous guette. Et ça peut vous mener à errer de ça, de là, pareil à la feuille morte, sauf que vous avez deux jambes pour marcher et une cervelle pour vous imaginer un violon. Les gens ne vous passent pas encore à travers, mais vous ne vous sentez pas aussi vivant que ça, qui se tient là et qui vous regarde passer avec ses grands yeux verts, ses moustaches et son poil noir.
Dans le même paragraphe, je lis la phrase suivante : « La réalité qu'on refuse revient vous hanter ». Vous voyez comme le danger est grand. Vous voyez comme le lapin est blanc. Vous voyez comme c'est très agaçant, très agaçant, très agaçant.
4.
« Et nous appellerons ces choses indéfinies plutôt qu'infinies, afin de réserver à Dieu seul le nom d'infini ; […]).
(Descartes, « Les Principes de la philosophie »)
Dieu est et infiniment. La boîte de thon n'est pas infinie. Le temps qu'on passe à persister dans l'être n'est pas infini non plus, parce qu'un jour, on continue à persister dans l'être mais on n’existe plus. Cela ne dure pas longtemps : on persiste encore un peu vaguement (les gens se souviennent que vous étiez comme ci, comme ça, très gentil mais con comme une table, très méchant mais con comme une table, très sot mais vous saviez faire des tartes) et puis, un jour vous n'êtes plus du tout, vous n'êtes plus qu'un mort, dans l'anonymat infini des morts. On appelle cela le passé. Et oui, c'est votre avenir.
5.
« A plusieurs reprises je m'étais dit qu'il n'y a pas d'autre énigme que le temps, cette trame sans fin du passé, du présent, de l'avenir, du toujours et du jamais. »
(Borges, « There are more things »)
Le mot « énigme » vient du grec ancien « ainigma » qui signifiait « parole obscure » et peut-être bien même « équivoque ». Le réel est de nature énigmatique. Il y a, par exemple, l'énigme de la deuxième chaussette étonnamment disparue, l'énigme du manuscrit de Voynich qu'on sait pas d'quoi ça cause, l'énigme des lumières de Hessdalen (c'est en Norvège), l'énigme des OVNI qu'en fait c'est des prototypes militaires mais on fait comme si et on dit c'est des OVNI comme c'est énigmatique ! Les gens aiment bien les énigmes, c'est pour ça qu'ils lisent des romans policiers à énigmes. Moi aussi j'aime bien les romans policiers à énigmes mais j'en lis rarement, parce que j'ai d'autres livres à lire que je ne lis pas.
Les autres réels sont eux aussi de nature énigmatique, mais c'est surtout parce qu'on les regarde, parce que si vous ne les regardez pas, si vous n'y pensez pas, si vous ne vous mettez pas à patauger dans l'ontologie comme une saucisse dans la choucroute, vous verrez que ces grands énigmatiques là ne sont jamais que des tubes digestifs, mobiles, perspicaces et dotés de mâchoires avec ou sans dentier. Quand on y pense, ça fait peur. C'est pour ça qu'on a inventé l'humanisme. Pour avoir moins peur. Mais ça ne marche pas très bien.
Patrice Houzeau
Malo, le 16 mai 2026.