CORTO ERICA KLINGSOR
En lisant « Les Helvétique », de Hugo Pratt (Ed. Casterman, traduction de l'italien revue et corrigée par Céline Frigau, 2015)
1.
« La curiosité, Corto, rien que la curiosité. »
(Hugo Pratt, « Les Helvétiques » [Jeremiah Steiner])
Ce qui me rappelle aussitôt l’expression anglaise : « Curiosity killed the cat ». Mais l'on verra que dans cet album, contrairement à d'autres, nul ne meurt et tout le monde rêve.
2.
« - Dites-moi, Klingsor, quel âge avez-vous ?
- Quatre ans. Mais je pourrais aussi en avoir sept cent treize. »
(Hugo Pratt, « Les Helvétiques » [Corto Maltese et l'enfant « Klingsor »])
Le temps, déjà qu'en soi, s'il existe, il n'est certainement pas ce qu'on croit, alors dans l'imaginaire, le temps, vous pensez bien qu'il fait ce qu'il veut de nos conventions humaines.
3.
Page 15 de l'album « Les Helvétiques », de Hugo Pratt, le mur où s'alignaient les figurines peintes représentant des personnages des légendes de la Suisse avant qu'elle soit la Suisse, est maintenant vide, et pourtant, Corto Maltese vient juste de converser (durant quatre planches) avec deux d'entre elles : l'enfant Klingsor avant qu'il devienne chevalier et Ulrich von Zazikofen.
4.
J'aime beaucoup la page 20 de l'album, la planche dans laquelle la jeune Erica se dépêche d'enfiler la robe couleur « Rose de Thuringe » (comme l'appelle Corto) et que le marin des aventures vient de lui offrir. Ce qui est amusant, c'est que Erica est une adolescente de quinze ans, une « petite jeune fille » si l'on veut, mais pas encore une jeune femme ; elle est assez planche à pain et pas vraiment mignonne, sans être laide cependant qu'elle louche un chouïa, et qu'au centre de la planche, lorsqu'elle vient se présenter dans sa joliesse nouvelle, elle semble danser un pas de folklore ; amusante et sympathique donc, cette jeune Erica qui souhaite la bonne nuit à Corto et le remercie de son cadeau.
5.
Les planches 26 et 27 sont bien belles aussi : le souple Corto échappant à la tache noire du manteau de la Mort et à la faux avec laquelle la Mort moissonne âmes et corps. Bien sûr qu'il échappe à la Mort, Corto Maltese ; puisqu'il n’existe pas. Corto Maltese, c'est de l'être fictionnel, de l'imaginaire et s'il peut être oublié, réduit à une note savante dans un ouvrage universitaire, il peut aussi devenir mythique et hanter songes et pensées longtemps après que l'humain qui l'a créé est mort et enterré.
6.
Cela ne m'intéresse pas d'analyser l'album, et même de le commenter. Les professionnels de la bande dessinée le font bien mieux que je pourrais le faire (je suis assez ignorant, savez-vous?). Ce qui m'intéresse, c'est de m'y plonger, de tenter d'y retrouver cet enthousiasme que j'avais enfant puis adolescent en découvrant les vignettes colorées des magazines Spirou, Tintin et Pilote. Pas de glose donc sur l'apparition d'Erica, la tête en bas, louchant plus encore, en costume de magicienne d'illustration, mais je note tout de même cette allitération qui m'amuse :
« Je suis pucelle et magicienne, et avec mes servantes nous façonnons des rêves fabuleux, fantastiques, fatals et funestes pour faire prisonniers ces chevaliers du Saint-Graal chastes et assommants. »
(Hugo Pratt, « Les Helvétiques » [Erica/Kundry])
7.
Les pages 45 à 47 sont parmi mes préférées de l'album : Corto, que les corbeaux et maintenant les squelettes musiciens confondent avec l'épouvantail de la page 23, doit, pour atteindre « la rose alchimique », traverser un barrage de flammes. Aussi les squelettes lui demandent s'il est venu « danser [sa] danse de paille. » L'ironie macabre vient de ce que pour atteindre « la rose alchimique », Corto doit traverser un barrage de flammes. Bref, Corto, en compagnie des quatre tout-en-os, danse un « branle » appelé « La Délurée du couvent ». C'est rythmique et ça fait comme un entracte, mais peut-être qu'il y a là quelque allusion ésotérique, ou quelque référence érudite. Je n'en sais rien.
8.
Et bien sûr, j'apprécie beaucoup l'humour des démons et du Grand Bouc que Corto finit par croiser, maintenant qu'il a cueilli « La Rose alchimique ». « Ne commençons pas à dire saint Ceci et saint Cela. , dit un démon et le Grand Bouc, n'est-il pas cocasse avec son « saint calice contenant... je n'ai jamais bien compris quoi. » ? Du reste, la scène du « Tribunal infernal » devant lequel Corto comparaît, accusé par le Diable lui-même de ne pas respecter « le pacte de la sainte allégresse qui impose l'appartenance à [son] infernale confrérie à quiconque fait usage de la source et du calice », est d'un grand comique. On y trouve aussi quelques éléments de philosophie du droit, énoncés par le chevalier Klingsor, et c'est intéressant.
9.
Enfin, et fort heureusement, Corto Maltese est acquitté et libre de retourner dans le réel, où il se réveille au « Tock ! Tock ! Tock ! Tock ! » frappés par la très réelle Erica à la porte de la chambre du rêveur. Et c'est normal, puisque la jeune fille lui apporte son café du matin et que cette chambre est une des chambres de la pension « Morphée », tenue par les parents d'Erica. Comme on le voit, rien d'ésotérique, rien de mystérieux.
Que Corto soit libre de retourner dans le réel est une ironie de la fiction. C'est que les aventures de Corto ressemblent souvent à des rêves aux significations énigmatiques (enfant lecteur, je n'y comprenais rien mais déjà ces cases en noir et blanc, où apparaissaient des personnages tantôt menaçants, tantôt bienveillants, ou excentriques, me fascinaient).
10.
« Même le lecteur qui nous découvrira demain peut être né de notre imagination ! »
(Hugo Pratt, « Les Helvétiques » [le chevalier Klingsor])
La légende nous rêve et nous nous réveillons à peine.
Patrice Houzeau
Malo, le 20 juillet 2024.