LES YEUX NE DISPARURENT PAS
LES YEUX NE DISPARURENT PAS
1.
« Vous aurez beau bâtir des églises, jalonner les chemins de chapelles et de croix, vous n'empêcherez pas les dieux de l'ancienne Thessalie de réapparaître à travers les chants des poètes et les livres des savants. »
(Hawthorne cité par Jean Ray in « Malpertuis »).
La culture est le vecteur des dieux anciens. Ils sont là, dans les romans, les films, les jeux vidéos, et je ne sais pas s'ils sont bienveillants...
2.
« Il murmura une prière qu'il n'acheva pas dans ce monde. »
(Jean Ray, « Malpertuis »)
C'est le genre d'effet que cultive le style classique. Jean Ray fut certainement l'un des derniers maîtres d'une langue française variée, imagée, nuancée, fluide et allusive, élégante, efficace.
3.
« Sans mon excellent maître, le bon abbé Doucedame, qui m'obligea souvent à voir au lieu de regarder, je me serais détourné de la tâche entreprise. »
(Jean Ray, « Malpertuis », [Le narrateur Grandsire])
« voir au lieu de regarder » : c'est aussi la leçon de Sherlock Holmes, de la science et de la philosophie. Ah ça, il y faut de la cervelle. Sinon, zavez qu'à faire de la politique.
4.
« Le corps d'Euryale trépidait d'une vie méchante, ses mains se levaient, montaient à la hauteur de ce cou. »
(Jean Ray, « Malpertuis », [Le narrateur Grandsire])
Il est question aussi de « griffes féroces » et de « terribles yeux ». C'est presque comique, grotesque. Euryale, qui est, selon le narrateur Jean-Jacques Grandsire, prise de jalousie, est sur le point d'étrangler sa « rivale ». Mais les lois et les mystères de Malpertuis ne le permettent pas.
5.
« Une longue lévite.... une barbe d'argent, de grands yeux sévères et en même temps infiniment tristes.
- Eisengott ! »
(Jean Ray, « Malpertuis », [Le narrateur])
« Das Eisen », c'est le fer, si je ne me trompe. D'où les « yeux sévères » du serviteur de Dieu ; et leur infinie tristesse, vu que Malpertuis est plein de maléfices et de morts d'un genre pas naturel du tout : exemple, la tête clouée qui chante : « Je suis la rose de Saaron... », c'est pas courant tout de même hein.
6.
« Les trois dames Cormélon, réunies en une masse compacte de voiles, bondissaient à travers l'espace comme une grosse boule de brouillard noir où grouillaient d'indistinctes horreurs. »
(Jean Ray, « Malpertuis », [Le narrateur Grandsire])
Une des caractéristiques de l'épouvante littéraire : l'indescriptible. Le conteur de maléfices fixe lui-même les limites de ses évocations. Certes, le styliste pourrait prolonger, rentrer dans les détails, mais il s'y refuse, soit par humilité, soit, plus vraisemblablement, par souci d'efficacité. La description horrifique, en se prolongeant exagérément, pourrait vite ennuyer le lecteur. C'est la leçon des conteurs de métier ; celle aussi de Lovecraft, qui est sans doute un de ceux qui ont poussé la phrase d'épouvante au plus près de ce que l'on ne peut dire...
7.
« La spagirie, la nécromancie, la géomancie et autres sciences relevant de la magie noire, rouge et blanche, ont daigné faire confidence à mes veilles studieuses. »
(Jean Ray, « Malpertuis », [Doucedame-le-Vieil])
La spagirie, ou spagyrie, est une méthode de soin dérivée, dit-on, de recherches alchimiques. Paraît que ça existe encore et qu'il y en a qui y croient. Mwouais.
La nécromancie, c'est se renseigner sur l’avenir en interrogeant les morts. Chaipas comment ils font ; m'en tamponne.
La géomancie, c'est une méthode de divination qu'il y a des « points simples ou doubles », des « lancers de dés », des « cailloux ou des objets sur une surface plane » ; par contre, il n'y a pas le parapluie de mon oncle, et ça, c'est bizarre parce qu'en général, quand mon oncle prend son parapluie, c'est qu'il va pleuvoir.
La « magie noire », c'est celle des ensorcellements, des envoûtements, des emprises, des malveillances.
La « magie rouge », c'est celle en rapport avec les sentiments, l'amour, le cœur et tout ça qui fait qu'on est cocu ou pas.
La « magie blanche », c'est la bienveillante.
Sinon, pour la méthode de dessalement des morues, vous pouvez vous adresser au Merlin de l’excellente série Kaamelott.
8.
« Les yeux ne disparurent pas : ils me fixaient à présent avec une douleur indescriptible, ils étaient dans l'urne de verre ! »
(Jean Ray, « Malpertuis », [Le narrateur Grandsire])
Le regard, ce révélateur d'humanité, qu'on sait comme ça que l'être qui se tient devant et s'apprête à vous vendre un aspirateur, n'est pas un androïde, mais un bipède perspicace, réflexif, généralement affectif et qui a fait un Bac Pro Commerce. Ceci dit, moi, dans les yeux des humains, j'y devine de l'archaïque, voire du féroce latent, mais je n'ai pas une bonne vue.
9.
« Mais cette foi ne se souffle pas comme une flamme de chandelle, elle s'allume, brûle, irradie et agonise. Les dieux vivent d'elle, lui empruntent leur force et leur pouvoir, sinon leur forme. »
(Jean Ray, « Malpertuis », [L'abbé Doucedame])
Les humains ont inventé les dieux et les ordinateurs.
Les humains existent ; les dieux sont ; les ordinateurs existent.
Les humains existent et utilisent et les dieux qui sont, et les ordinateurs qui existent.
Le point de singularité, sera-ce quand les ordinateurs à venir utiliseront et les dieux qui sont et les humains qui existent ?
10.
« J'ai perdu la foi, - parce que je suis distrait -...)
(Frédéric Sigrist, le 18 juillet 2024, sur France Inter, dans la chronique qui commence chacune de ses émissions (« Blockbusters »))
11.
« La voix, dans la nuit, suppliait : « Moïra, inspirez-moi ! »
(Jean Ray, « Malpertuis », [Père Euchère])
La Moïra est une loi mythologique qui impose aux humains d'accepter que leur existence soit partagée entre bonheur et malheur, fortune et infortune, vie et mort. Le Eisengott de Malpertuis, en demandant à la Moïra de l'inspirer, se détourne de la Bible et révèle un indice sur sa véritable nature. Qui, en effet, dans « l'Iliade », s'en remet à la Moïra en acceptant les morts d'Hector et de Sarpédon ?
12.
Jean Ray : « Malpertuis ». Une demeure mystérieuse. Un étrange testament. Des morts surnaturelles. Des références à la mythologie, au folklore, des citations, des allusions. « Malpertuis » est un de mes livres préférés ; un puzzle, ce livre ; on y pressent des vérités sur les hommes, les dieux et les lois qui les animent. Sur le temps, peut-être. Une fresque aussi, une suite d'images et d'énigmes.
Patrice Houzeau
Malo, le 19 juillet 2024.