LA FRANCE SOLUBLE
1.
9 Juin 2024. Dans la foulée de la poussée de l’extrême-droite aux élections européennes 2024, le président Macron décide de dissoudre l'Assemblée nationale. Cela signifie-t-il :
- Que le président Macron adopte une posture gaullienne, prend acte de la défaite de la Macronie et décide de laisser les Français choisir leur destin ?
- Que le président Macron tend un piège à l’extrême-droite qui, si elle obtenait la majorité parlementaire (et ce n'est pas acquis) ne serait pas réellement en mesure de gouverner (pour cause d'incompétence manifeste) ?
- Que le président Macron compte sur une alliance des partis républicains et démocrates (de la gauche réformiste à la mouvance anti-Le Pen des LR) pour en finir avec les illusions populistes ?
- Que le président Macron considère que les Français sauront faire la distinction entre des élections européennes (aux enjeux relativement lointains) et des élections nationales dont l'issue pourrait mettre la république en danger ?
- Que le président Macron acte la réussite de la guerre hybride des Russes et la victoire à venir de Poutine dans sa sale guerre en Ukraine ?
- Que le président Macron compte sur les divisions de l’extrême-droite et l'antagonisme Marine Le Pen / Marion Maréchal, sans compter le refus de certains identitaires d'accorder leur confiance à l'étrange Zemmour ?
- Que le président Macron compte sur les corps intermédiaires, les syndicats, la fonction publique, les partis de gauche, le Sénat et le Conseil constitutionnel pour saper toute réforme anti-républicaine que pourrait prendre un premier ministre d’extrême-droite ou apparenté ?
- Que le président Macron est en possession d'informations que nous ignorons et qui pourraient bientôt obliger la France à prendre des mesures d’exception (y compris une suspension ou une restriction de certaines libertés publiques) ?
- Que le président Macron envisage un refus de l’extrême-droite de prendre le pouvoir maintenant afin de ne pas gâcher ses chances de remporter les présidentielles de 2027 ?
- Que cette dissolution est objectivement un solde des comptes laissés par le confinement et la période troublée où les Gilets Jaunes manifestaient violemment chaque semaine ?
- Que si ça se trouve, Marine Le Pen ne veut pas réellement du pouvoir et doit se demander comment qu'elle va faire, avec le Bardella là, qui n'a pas l'air d'avoir les épaules assez solides pour ?
- Que le RN ne pourra jamais obtenir une majorité absolue lors de législatives si précipitées (d'ici trois semaines, 30 juin et 7 juillet 2024), et que, de toute façon, certains électeurs et bon nombre de membres de ce parti ont des idées tellement plus radicales que celles affichées par Marine Le Pen que le RN n'a aucune chance d'être réellement en mesure de gouverner ?
2.
Nous saurons très vite si la dissolution de l'Assemblée nationale annoncée (et peut-être mûrement réfléchie) ce 9 juin 2024 par le président Macron est un coup de génie ou une erreur aux conséquences très graves pour la France.
Le RN peut-il réellement remporter des législatives si précipitées ? Marine Le Pen souhaite-t-elle prendre maintenant le pouvoir ? Y est-elle prête ? La question mérite, je crois d'être posée.
3.
Je l'ai déjà écrit. Je n'apprécie guère le président Macron. Il a fait beaucoup d'erreurs (la sotte réforme Blanquer, l'étrange affaire Benalla, la gestion de l'hôpital public, le SNU, ses tergiversations au début de l'agression de l'Ukraine par Poutine,...), mais enfin, le président Macron est un démocrate et un libéral. Et cela, par les mauvais temps qui courent en France, ce n'est pas si évident.
4.
En cas de victoire de Marine Le Pen et d'un RN plus ou moins soutenu par Reconquête aux législatives anticipées du 30 juin et 7 juillet 2024 (je n'y crois pas mais on ne sait jamais, et puis il faut penser aux présidentielles de 2027), tout dépendra de la solidité de nos institutions. En théorie, elles devraient faire rempart à toute tentative d'autoritarisme chronique. Et l’extrême-droite ne pourrait dès lors appliquer un programme par trop contraire à l'esprit républicain qu'en procédant à des réformes constitutionnelles. Outre le fait qu'il n'est pas du tout certain que Marine Le Pen ait le souhait de devenir autocrate façon Poutine, on peut souligner le fait que la Constitution de la Vème République est très solide.
5.
Il se dit sur Twitter que la dissolution de l'Assemblée serait en fait une astuce du président Macron pour pouvoir démissionner en cas d'un RN vainqueur aux législatives et d’exigences trop grandes de la part de Marine Le Pen. Cela, dit-on, permettrait au président Macron d'arguer qu'il n'aurait pas accompli entièrement son second mandat et lui permettrait de se présenter aux présidentielles 2027. Je n'y crois guère car cela suppose :
- Une victoire du RN aux législatives, (ce qui n'est pas du tout certain).
- Quand bien même cela serait, cela ne se ferait sans doute pas sans troubles ni fortes oppositions dans l'opinion publique.
- Quand bien même cela serait, il n'est pas du tout certain non plus qu'une politique conservatrice sur le plan sociétal et rapidement ultra-libérale sur le plan économique (façon Trump) ne finisse pas par séduire les milieux d'affaires (même si les milieux populaires qui ont voté RN en croyant au miracle du retour des Trente Glorieuses en seraient pour leurs frais).
- Un accord du Conseil constitutionnel et l'approbation toujours incertaine de l'opinion publique.
Le président Macron mise-t-il sur un possible chaos qui suivrait une hypothétique victoire de l’extrême-droite, ou bien même sur des troubles violents induits par l'incompétence d'un hypothétique gouvernement RN ? Ce serait pur cynisme et mettre le péril en la demeure.
6.
Après la dissolution décidée par le président Macron, en résumé :
- La gauche réformiste est prête à avaler les couleuvres de l’extrême-gauche pour le marché de dupes d'une union des gauches
- L’extrême-droite compte ses pions et n'a que très peu de temps pour entrer dans une bataille électorale qu'elle n'avait certainement pas prévue.
- Les Républicains se grattent la tête.
- Certains députés doivent l'avoir fort mauvaise.
- Les milieux d'affaires sont inquiets. Poutine devrait jubiler. Et, comme on le voit, grâce à trente ans de pédagogisme et de sotte massification de l'enseignement supérieur, le niveau a tellement monté que les Français votent n'importe quoi (merci, Meirieu).
7.
Le RN freinera-t-il des quatre fers et refusera-t-il l'opportunité de remporter les législatives anticipées 2024 ? Une telle victoire pourrait se révéler un piège et empêcher une toujours possible, sinon probable, victoire de Marine Le Pen aux présidentielles 2027.
8.
Politique fiction. Si l’extrême-droite remporte les législatives anticipées,
- Marine Le Pen accepterait-elle une cohabitation ? Le président Macron l'accepterait-il ? Marine Le Pen exigerait-elle le départ du président Macron et la tenue de présidentielles dans la foulée ?
- Marine Le Pen entrerait-elle dans une cohabitation et éviterait-elle, dans un premier temps, toute réforme d'ampleur qui pourrait susciter troubles et interrogations dans l'opinion publique et son électorat ?
- Marine Le Pen prendrait-elle le pouvoir et préparerait-elle des réformes constitutionnelles, voire un changement de régime, afin d'appliquer un programme d’extrême-droite auquel aspirent certains cadres et soutiens de son parti ?
- S'inspirerait-elle de l’exemple de Georgia Meloni et tenterait-elle de normaliser son image, devenant alors une femme d’État acceptable au sein de l'UE ?
9.
Si l'affaire des législatives anticipées tournait mal, on pourra dire alors que le président Macron aura mis une foutue pagaille en France. J'espère qu'il en mesure toutes les conséquences. La Vème République y survivrait-elle ? Je me pose la question.
10.
Prenons le front populaire 2024 pour ce qu'il est : une alliance électorale afin de faire barrage au RN. Il est clair que ce front populaire éclaterait dès le danger écarté. Chacun reviendrait sur ses positions de départ (en particulier en ce qui concerne le soutien à l'Ukraine).
Possible qu'une partie des électeurs de gauche, refusant tout accord, pourtant ultra-provisoire, avec la LFI, s'abstienne le 30 juin 2024. Cela évidemment serait au profit du RN.
La solution serait un arc républicain (de la gauche réformiste aux LR anti-Le Pen) mais il semble que l'arc républicain a fait son temps.
11.
Une défaite du RN aux législatives anticipées et Macron passera pour un nouveau Machiavel.
Une victoire du RN aux législatives anticipées et Macron passera pour un dangereux imbécile.
Le comble serait une future assemblée nationale avec une majorité RN et une forte représentation LFI. Le cirque et le foutoir assurés dans l'hémicycle et le pays pour plusieurs années. Les investisseurs fuiraient en courant. La France deviendrait vite la risée de l'UE.
12.
11 juin 2024. Prédiction : Bardella ne sera pas premier ministre et le « front populaire » 2024 sera enterré avant le 14 juillet. Ceci dit, si j'me goure, je ne m'en voudrais pas. Ça prouvera simplement que la situation est pire que je le pense.
13.
12 juin 2024. Que Eric Ciotti et Daniel Keller (ancien énarque apparemment influent ?!?!) veuillent faire du LR un parti godillot à la remorque du RN pour l'un et souhaite que les « élites » (sic) soutiennent le parti de Bardella pour l'autre signifie-t-il :
- Que la guerre hybride à Guerassimov est en passe de remporter une grande victoire en France ?
- Que ça sent le kompromat ?
- Que Ciotti est fidèle à son image et que l'autre, je sais même pas qui c'est, Daniel Keller, et je m'en fous ?
14.
« Le peuple a toujours raison parce qu'il est l’expression de la volonté générale. » Ce propos qui sent à plein nez son devoir de philo de classe terminale (commentaire du « Contrat social » à Rousseau) est tiré d'une entretien de l'étrange Daniel Keller (ancien de l'ENA) mené par Michel Taube et publié sur le site opinion-internationale.com ce 11 juin 2024. Si elle est philosophiquement intéressante, cette phrase n'en est pas moins condescendante et historiquement peu convaincante, et encore moins rassurante.
15.
11 juin 2024. Face à la perspective de voir Bardella promu premier ministre (!!!), c'est l'honneur des Républicains (LR) de garder leur indépendance et de refuser toute alliance avec l’extrême-droite en repoussant les offres faites en coulisses (n'en doutons pas) de portefeuille ministériel et autres avantages.
16.
Que l'insultant « collabo » soit autant employé dans le langage politique actuel en dit long sur la déliquescence idéologique de la France où, pour un poste de ministre, bien des « élites » semblent prêtes à laisser tomber l'Ukraine dans les griffes de Poutine.
17.
A force de jouer avec le feu, le président Macron va finir par jeter Marianne avec l'eau du bain. Ah si.
18.
Ah tiens, bientôt le 18 juin. Ça rappelle des choses, le 18 juin. Surtout par les mauvais temps qui courent...
Patrice Houzeau
Malo, le 12 juin 2024.