RIMBAUD QUEL NOIR DRAPEAU STILAL !
RIMBAUD QUEL NOIR DRAPEAU STILAL !
1.
« L'eau claire ; comme le sel des larmes d'enfance,
L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes ;
la soie, en foule et de lys pur, des oriflammes
sous les murs dont quelque pucelle eut la défense ;»
(Rimbaud, « Mémoire »)
Ces vers de Rimbaud, j'y reviens souvent. Je laisse aux universitaires l'os de leur signification. Leur hermétisme gracieux suffit à ma fascination. Je note la clarté, la blancheur associée à la pureté : (« l'eau claire » ; « lys pur » ; « pucelle »). Pictural sans doute. Jeanne d'Arc ? (mais elle était plutôt à l'attaque, non?). Jeanne Hachette, qui défendit, hache à la main, les remparts de Beauvais assiégé par les Bourguignons de Charles le Téméraire ? Peu importe. La musique me suffit.
2.
« Le ciel est joli comme un ange.
L'azur et l'onde communient.
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse. »
(Rimbaud, « Bannières de mai »)
Je songe qu'Apollinaire aurait pu composer ces vers.
De la nature fantomatique des narrateurs, qu'un rayon de soleil suffit à dissiper.
3.
« Banc vert où chante au paradis d'orage,
Sur la guitare, la blanche Irlandaise.
Puis de la salle à manger guyanaise
Bavardage des enfants et des cages. »
(Rimbaud, « Plates-bandes d'amarante... »)
J'aime bien cette évocation du fouillis que révèle le jeu des associations d'idées. C'est curieusement pop, cette « blanche Irlandaise » à la guitare. M'évoque les pochettes de disques des années 60-70. Je songe à Kiki Dee, bien que je ne pense pas qu'elle soit irlandaise et que je ne sais pas si elle joue de la guitare. Quant au « bavardage des enfants et des cages », pinkfloydien sans doute. Rimbaud psychédélique ?
4.
« Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n'en finirais pas de me revoir dans ce passé. »
(Rimbaud, « Mauvais sang »)
Une partie de la nation française au début du XXIème siècle. Mais pas si dupe, le narrateur rimbaldien (celui-là, quel noir drapeau!) qui s'interroge et constate : « quelle langue parlais-je ? Je ne me vois jamais dans les conseils du Christ ; ni dans les conseils des Seigneurs, - représentants du Christ. » C'est qu'il est républicain tout de même, et n'oublie pas l'histoire, la féodalité et le droit prétendument divin et pas plus naturel que l'affinage du camembert.
5.
« C'est elle, la petite morte, derrière les rosiers. - La jeune maman trépassée descend le perron. - La calèche du cousin crie sur le sable. - Le petit frère – (il est aux Indes!) là, devant le couchant, sur le pré d’œillets. »
(Rimbaud, « Enfance, II »)
On dirait la bande-annonce d'un film fantastique. D'où Rimbaud sort-il ces phrases ? D'un roman populaire peut-être ? De l'hypermnésie dont je le soupçonne ? Fascinant.
6.
« Le jeune homme dont l’œil est brillant, la peau brune,
Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu,
Et qu'eût, le front cerclé de cuivre, sous la lune
Adoré, dans la Perse, un Génie inconnu »
(Rimbaud, « Les sœurs de charité »)
« Couvrez ce sein que je ne saurais voir... » ou le retour des tartuffes à propos d'une grande photo d'un fessier féminin en maillot de bain exposée dans une vitrine et qui choqua certains internautes. Et ces vers de Rimbaud, en sont-ils froissés ?
Choqués ? Bah... Considérez ceci :
Les corps des militaires sont objectivés.
Les corps des athlètes sont objectivés.
Les corps des gens du spectacle sont objectivés (acteurs, actrices, chanteurs, chanteuses, danseurs, danseuses,..).
Je ne sais plus quel pédagogue de l'Antiquité grecque donnait ses cours en se dissimulant, dit-on, derrière un rideau, afin que les élèves ne soient pas distraits par sa gestuelle, ses mimiques, sa beauté (ou sa laideur), et se concentrent le plus possible sur ses propos.
La société repose aussi sur l'objectivation et le spectacle des corps.
Non, les humains ne cesseront pas de se reluquer les uns les autres.
Non, les humains ne cesseront pas de manger de la viande.
Non, les humains ne cesseront pas de boire, de fumer, et la prohibition de l'alcool et du tabac ne pourrait que nourrir trafics et bars clandestins.
Aussi bien, ils mettent beaucoup d'ingéniosité à se trouver des addictions nouvelles.
Non, les humains ne cesseront pas de se faire la guerre.
Non, les humains ne sont pas gentils, ni solidaires. Certains le sont, d'autres non. Certains le sont parfois, d'autres jamais.
Après, tout est question d'éducation, cette photo dans une vitrine d'un fessier féminin en maillot de bain doit être prise pour ce qu'elle est : une publicité vulgaire ; une vulgaire publicité.
Soit vous vous choquez, et vous êtes hypocrite, ou très prude.
Soit vous vous fascinez, et il n'y a pas de quoi.
Soit vous regardez ailleurs, et haussez les épaules, parce que, franchement, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.
Maintenant, vous pouvez toujours rêver d'une société végétarienne, aux corps cachés, aux yeux baissés, sans addictions ni conflits, mais ce genre de société ne serait pas une société humaine, et certainement pas une société de libertés.
Patrice Houzeau
Malo, le 22 juillet 2024