POUR MOI UN MYSTERE EN SOI
POUR MOI UN MYSTERE EN SOI
1.
Hervé Le Tellier, « L’Anomalie » (Gallimard, 2020). Littéraire qu’au début, je me suis dit : c’est quoi, ces nouvelles avortées aux airs de travail appliqué d’auteur consciencieux, et puis, au milieu du roman, « l’Anomalie » vous rattrape. Et c’est marrant et vite intéressant (le chapitre des hypothèses et celui des réactions religieuses sont remarquables). Il est question de faille spatio-temporelle, de double et de beaucoup de koikis’passe là. « L'Anomalie » de Hervé Le Tellier, à mon sens, est déjà un classique, de la SF, de la littérature, de l'intelligence. Foisonnant, impressionnant, lucide.
Citation :
« - Aspirant Wayne, votre mission consiste à capturer ce fauve, sans le blesser...
Le grand blond ouvre la chemise et de larges yeux étonnés.
- Mais... c'est une grenouille ?
- C'est un crapaud. Il s'appelle Betty, comme tout le monde. Ramenez-le-nous dans son vivarium. »
(Hervé Le Tellier, « L’Anomalie », p.236)
2.
Je ne sais pas si « Me semble que c’est facile » de Lisa Leblanc est la plus belle chanson d’amour de je ne sais où des quatre coins, mais me semble que c’est facile une très honnête et émouvante.
Citation :
« J’aime ben la personne que chu
Quand j’suis avec toi
Pi j’aime ben la personne que t’es
Quand t’es avec moi. »
Rangez vos orchestres, suffit d’une guitare.
3.
Simenon, « Les Scrupules de Maigret ». Un huis-clos de 1957. Il y est question de neurasthénie, de femmes, d'amants, de poison, de revolver, de petits trains électriques. Efficace. Bref. Professionnel.
« Ce qu'il avait à faire, cette fois, c'était, non pas reconstituer les faits et gestes d'un être humain, mais prévoir son comportement, ce qui était autrement difficile. »
(Simenon, « Les Scrupules de Maigret », chapitre VI)
4.
Philippe Sollers, « Légende » (folio n°7053) : Brillant carnet de notes. Vif, court (et c’est appréciable). Des considérations sur la pensée chinoise (personnellement, je m'en fous), sur l'alchimie (Breton, et aussi le fameux « Mystère des cathédrales », jadis évoqué par Pauwels et Bergier dans « Le Matin des magiciens »), Hugo (de belles pages), Rimbaud, les femmes, l'avenir du monde, la peinture, Mozart, l'Histoire, les changements sociétaux, d'autres choses encore et des indiscrétions, tout ça non sans élégance, ironie, provocation. Pas mal de citations. Je ne sais pas si elles sont exactes. Peu importe : personne ne demande à un livre de Sollers de dire la vérité.
Citation : « Et, d'ailleurs que faisait Rimbaud en Italie, à Milan, chez cette veuve charmante (« vedova ») qui a eu la gentillesse de l'accueillir, et à qui il enverra un exemplaire d'Une Saison en enfer ? »
(Philippe Sollers, « Légende », p.95)
Réponse du chroniqueur (ma servitude) : Chaipas, - des escalopes ?
Note : Ai cru percevoir quelque ironie à propos des étranges coups dans les murs que Victor Hugo prétend avoir parfois entendus. Sollers a tort : ces coups inexpliqués dans les murs, ces pas sans personne dans le couloir, sans personne dans les escaliers, ces petites anomalies du réel, je les ai connues aussi.
5.
La Neuvième Symphonie de Beethoven, épaté je suis chaque fois que je l'entends. Incomparable. Les musicologues expliquent sans doute de quoi est fait le génie de cette œuvre qui me semble échapper à toute classification. J'en suis, étant très poutre en tout, parfaitement incapable. Et peu m'importe. Cette œuvre prodigieuse est pour moi un mystère en soi.
Patrice Houzeau
Malo, le 7 mai 2023.