L'ORGANISATION EST PUISSANTE
L'ORGANISATION EST PUISSANTE
1.
« Le roman commence dans une gare de chemin de fer, une locomotive souffle, un sifflement de piston couvre l'ouverture du chapitre, un nuage de fumée cache en partie le premier alinéa. »
(Italo Calvino traduit par Danielle Sallenave et François Wahl, « Si par une nuit d'hiver un voyageur »)
Il arrive qu'un roman commence dans une « gare de chemin de fer ». Ce n'est pas pour cela que Zut prendra le train. Zut n'est pas fatalement un personnage du roman que je lis, même si son ombre plane sur la ville comme celle d'un criminel insaisissable du début du XXème siècle.
2.
« Et maintenant, moi, je ne sais plus quoi faire, je suis le dernier voyageur à attendre dans cette gare d'où il ne partira et où il n'arrivera plus aucun train avant demain matin. »
(Italo Calvino, « Si par une nuit d'hiver... »[le narrateur])
Que faire quand on ne sait plus quoi faire ? Écrire qu'on ne sait plus quoi faire ? Écrire qu'on ne sait plus quoi faire de toutes ces métaphores épinglées dans les livres comme des papillons dans une collection ? Se faire un sandwich pâté-cornichons ? Encore faut-il avoir faim.
Je remarque que la poétique du ferroviaire ne manque pas de mélancolie. Je suppose que cela doit dépendre des auteurs. Je ne rédigerai aucun cours sur la poétique du ferroviaire. Je n'ai pas envie de me retrouver en personnage de « dernier voyageur à attendre dans cette gare d'où il ne partira et où il n'arrivera plus aucun train avant demain matin. » Voyez-vous, les fictions sont ce qui advient quand le réel manque d'imagination. De plus, tous ces livres, ces films qu'il faudrait voir, tous ces sandwiches pâté-cornichons qu'il faudrait avaler. Non.
J'aime bien une phrase comme : « Voyez-vous, les fictions sont ce qui advient quand le réel manque d'imagination; » Elle n'a pas plus de cervelle et de sens que la dernière réforme de l'éducation nationale (dite « la sotte réforme Blanquer ») et je ne sais même pas si je peux emballer du poisson avec (je ne voudrais pas effrayer la morue, défois qu'elle s'envolerait dans les airs), mais elle me plaît comme peuvent me plaire certaines chansons idiotes, ou le boudin blanc quand je mange du boudin blanc.
3.
« L'Organisation est puissante. Elle commande à la police, aux chemins de fer. »
(Italo Calvino)
Cette phrase que je lis dans « Si par une nuit d'hiver un voyageur », de Italo Calvino traduit par Danièle Sallenave et François Wahl, est une phrase de fiction. Cela ne sert à rien de se demander de quelle « Organisation » il s'agit, à moins que l'on s'intéresse à l'univers des romans. Ce qui est une manière comme une autre de passer le temps. Pour ma part, je ne connais qu'une seule Organisation, l'Organisation redoutable du réel, qui commande à tous et à toutes et qui peut vous faire disparaître aussi vite que l’œil parcourt une phrase.
J'écoute France Inter, l’excellente émission « Very Good Trips » de Michka Assayas ce jeudi 20 mars 2025 et je m'aperçois que c'est pas si mal, la musique de Porcupine Tree. Après, je n'écoute de la musique que lorsque j'ai mes oreilles, et, en ce moment, je ne les ai pas toujours.
4.
« Étrangers ma chambre, mes bagages, la vue par la petite fenêtre. J'avais peur de ne plus pouvoir établir de rapport avec rien ni personne. »
(Italo Calvino, « Si par une nuit d'hiver... »[le narrateur])
Choses et êtres nous sont radicalement étrangers. Et pourtant, on mange des frites. C'est pour ça.
5.
« Mais voici qu'au moment où ton attention est tenue en suspens, tournant au milieu d'une phrase décisive, tu te retrouves devant deux pages blanches. »
(Italo Calvino, « Si par une nuit d'hiver... »)
Soit le livre s'écrit au fil de ta lecture, soit tu es en train de rêver que tu lis, soit tu es dans un train et tu t'es endormi, et tu rêves que tu lis un roman dont les phrases se composent au fur et à mesure de ta lecture, soit tu es arrivé au bout de ton chemin, mon ami.
Patrice Houzeau
Malo, le 21 mars 2025.