RIMBAUD A FANTAISIE
RIMBAUD A FANTAISIE
1.
Les recueils de poésies, ça s'ouvre et ça se ferme au gré de notre fantaisie. Ça s'ouvre à fantaisie, expression qui n’existe pas mais pourquoi non ? On dit bien « à volonté ». Je m'y plonge, picorant des vers.
2.
Voilà « L'eau verte » de l'océan qui « pénétra ma coque de sapin », qu'il dit, prosopopée, le « Bateau ivre » rimbaldien. Rimbaud en « bateau ivre » : quel autoportrait !
Rythme (2/4/2/4). L'allitération « v », « verte, vins, vomissures, lava », tisse un fil, une sorte de basse sur laquelle se détachent labiales et dentales (« pénétra », « sapin », « taches », « bleus ») pour finir sur la répétition de la palato-vélaire [g]. Le monosyllabe « bleus » est ainsi mis en évidence juste après la césure.
« Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin. »
(Rimbaud, « Le bateau ivre »)
3.
Voilà le noir de « l'encre de Chine », de la « poudre noire », de « l'ombre ». Qu'appelle-t-il ses « filles », ses « reines », celui-là ? Fantasmes, rêveries sur les ombres des murs (le narrateur vient de se « jeter sur le lit »), rêverie sur le dessin ? Je ne sais quelle « poudre noire » (poussière ? suie?) évoque un « agréable goût d'encre de Chine », et dans « l'ombre », le narrateur affirme la vision de ses « filles », de ses « reines ».
« Avivant un agréable goût d'encre de Chine une poudre noire pleut doucement sur ma veillée, - je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et tourné du côté de l'ombre je vous vois, mes filles, mes reines ! »
(Rimbaud, « Phrases [II] »]
4.
Comme des notes, des bribes, souvenirs, réminiscences d'un roman. Des notes fantômes sur des absents, des disparus : « la petite » est « morte », la « jeune maman » est « trépassée », le « petit frère » est aux Indes. Il n'y a plus personne dans les lieux évoqués dans « Enfance II », de Rimbaud (« hameaux sans coqs, sans enclumes »), alors qu'il y a tant de monde dans la première partie du poème : « dames qui tournoient sur les terrasses voisine de la mer, (…) jeunes mères et grandes sœurs aux regards pleins de pèlerinages, sultanes (...) princesses (…), petites étrangères et personnes doucement malheureuses.»
La foule des figurants et leurs éventuels échanges sentimentaux (le narrateur était-il au théâtre, à l'opéra, au musée ?) produit-elle de « l'ennui » ? (« Quel ennui, l'heure du « cher corps » et « cher cœur »), cependant que les lieux désertés appellent la présence magique, la vision : « Des fleurs magiques bourdonnaient. (…) Des bêtes d'une élégance fabuleuse circulaient » ?
« Enfance I » commence par l'évocation de « plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques. ». « Enfance II » se termine par celle de la « haute mer faite d'une éternité de chaudes larmes. »
5.
Entendez-vous, vous aussi, battre les « cils noirs sous les silences » ? « Sous le silence », une multitude de sons que l'on s'imagine. Un monde sous le monde. La modernité nous le remplit de bruits, de rythmes, de vulgarités politiques, de slogans, d'éléments de langage, d'injonctions. Nous devons être occupés. Malheur au rêveur qui couperait les sons du monde pour se laisser bercer par le monde sous le silence.
Electricités, crépitements, royautés : le monde minuscule des petites choses. Les sœurs y sont toutes puissantes à décréter la « mort des petits poux ». Le monde minuscule est aussi celui de la vie et de la mort. Un silence de mort, comme il est peuplé.
« Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
Font crépiter parmi ses grises indolences
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux. »
(Rimbaud, « Les chercheuses de poux »)
Patrice Houzeau
Malo, le 2 janvier 2023.