LIEBLING EST SON NOM
1.
Après avoir tourné autour pendant quelques jours (et pourquoi, allez savoir, ah la la, la psychopathologie de la vie quotidienne, c'est quelque chose, savez), j'ai attrapé le « Lune l'envers », de Blutch (Dargaud, 2014), qui est un de mes albums de bande dessinée préférés. Déjà, j'aime bien le trait faussement brouillon, faussement désinvolte de Blutch, qui me rappelle le style de Jean-Claude Forest, que j'aime tant itou ; ensuite, je l'ai relu et me suis épaté, comme il y a quelques années (comment cela se fait-il ? « quelques années », quelle négligence de lecteur!).
2.
La couverture déjà, avec son cœur noir au centre (le chignon de l'opératrice en robe mauve vue de dos) et cette mise en scène pour tableau surréaliste, machine organique, plante montante, gamine dans une pose typique de gamine, le buste en avant, les jambes pliées, le bassin cambré, une main sur le genou gauche, ce qui l'oblige à avoir le bras tendu et l'autre main sur la hanche droite, le bras droit faisant alors un angle et avec ça, des nattes qui volent au vent, regardant on ne sait quoi, jeune femme nue sur le point d'entrer (on ne la voit pas toute entière) dans cette dérive où, d'un fauteuil rose, un barbu vieillissant vous regarde derrière des verres bleus en en buvant un autre. On voit même la mer alors que dans cette histoire personne ne voit Ulysse revenir.
3.
« Moi, ce que je cherche, ça n’existe pas. »
(Blutch, « Lune l'envers », [Liebling])
« Lune l'envers » est une histoire sur le temps quand il s'emmêle les pinceaux, un peu comme dans « Providence », le film d’Alain Resnais, sauf que là, on ne voit pas qui c'est-y qui flanche du spatio-temporel, que c'est à la fois la jeune fille, Liebling est son nom, c'est dire si elle est aimable, et le vieux Lantz (couple défait sur lequel repose le fil à narrer). Après tout, c'est peut-être le vieux Lantz qui décaroche tout seul cause que, sur le point de mourir (il s'y attend puisqu'il a cru le comprendre), il laisse sa perception des êtres franchir les citrouilles du délire (certes, l'image est gratuite, mais elle m'amuse).
4.
« Ton Lantz est incontrôlable, Blumentritt. Son instabilité émotionnelle met tout le groupe en péril. »
(Blutch, « Lune l'envers », [le directeur général Kartatz])
Lantz, c'est pas du tout le gars sympathique : égocentrique, vulgaire, goujat, obsédé du radada (il n'est d'ailleurs pas le seul), pleurnichiant, opportuniste, menteur, grotesque, ridicule et fâcheux, il n'a qu'un seul atout : il sait ce que c'est que le dessin, il sait qu'une bande dessinée de qualité ne se fait pas en plongeant ses mains dans les trous d'une machine organique ; bref, c'est un artiste et vu comment l'auteur (Blutch) le traite, on peut se demander si mais non, on s'en fiche, on prend le personnage comme il est et on laisse l'auteur tranquille.
5.
« je n'ai pas besoin de te rappeler que pour nous, les filles, la vie est plus impitoyable que pour les garçons. »
(Blutch, « Lune l'envers », [une mère à sa fille])
Au début de l'histoire, il y a un gag sur une capsule de cyanure (l’album ne manque pas d'humour noir) et l'on retrouve ce même cyanure à la fin, comme quoi, quand on fait mention d'un aussi radical dès la deuxième planche, c'est que ça pourrait bien servir à quelque chose plus tard, et justement, comme élément de résolution, dans le genre radical, la capsule de cyanure hein.
6.
« Si ça marche, nous aurons une grande maison dans la forêt avec d'immenses baies vitrées, où tu pourras peindre. »
(Blutch, « Lune l'envers », [le jeune Lantz à Liebling])
Lisant « Lune l'envers », j'entendais les Doors machiner d'la rythmique et ces vers de Morrison dans « Moonlight Drive » : « Let's swim to the moon / Let's climb trough the tide », mais je ne sais pas si cela a un rapport avec le bout d’océan que l'on voit sur la couverture.
Et si nous avions tous un rapport avec l’océan (cette question est idiote mais comme elle n'a pas la scarlatine, nous ne l’exclurons pas tout de suite), avec la mer d'où qu'on vient, qui, comme le dit la chanson de Art Mengo, « n'est qu'une illusion », et comme, c'est bien connu et consternant, tout est politique, la mer est donc une illusion politique, une illusion poétique, une illusion qui monte, qui danse sous la lune, oh dis, la mer, l’aquarium à tréfonds, la condition du travail des marins et des activités portuaires.
7.
« Que nous commande la morale ? »
(Blutch, « Lune l'envers », [Winnetou au vieux Lantz])
« Lune l'envers », on dirait une autre manière de dire « la face cachée de la lune » - on pense au « Dark side of the moon », de Pink Floyd, mais on n'y est pas obligé que je pense aussi à cet étrange film de Louis Malle, « Black Moon », et de ce qui y est dit de l’aboutissement de la lutte des sexes, et de la guerre civile qu'on pressent dans notre réel à nos pommes.
L’album de Blutch est féministe et seule la jeune Liebling semble avoir assez de valeur morale pour qu'on s'y attache (les autres vivent avec leur temps, c'est-à-dire qu'ils s’adaptent plus ou moins, quitte à devenir les valets serviles ou les cadres cyniques de la modernité entrepreneuriale (ici un monopole de l'édition sur le point de publier un « Nouveau Nouveau Testament », biblique et best-seller assuré) à moins que s’aigrisse le bipède et qu'il tourne au corrompu désabusé, ou au pervers en perte de repères.
8.
« Tu vas aimer. »
(Blutch, « Lune l'envers », [Liebling])
En ce qu'il est une défense et illustration magistrale de ce que peut l’art de la bande dessinée, l’album « Lune l'envers », de Blutch, est inadaptable ; et si on peut y prendre un tronc ou un toutou, on est assuré d'y prendre une claque, de celles qui réveillent et rappellent qu'il y a heureusement autre chose dans l’existence que les tronches à Mélenchon et Zemmour.
Patrice Houzeau
Malo, le 24 mai 2025