ET LE NARRATEUR CROYEZ QU'IL A UN PARAPLUIE LE NARRATEUR
ET LE NARRATEUR CROYEZ QU'IL A UN PARAPLUIE LE NARRATEUR
1.
Graham Greene, traduit par Marcelle Sibon, « Le Troisième homme » suivi de « Première désillusion » (le Livre de poche n°46). Ce n'est peut-être plus à la mode, et pourtant il tient bien la route, ce roman des débuts de la guerre froide, dans une ville de Vienne partagée en quatre zones, avec ses faux semblants et vrais cadavres, ses espions à perruque, ses faux vrais écrivains, ses narrateurs flottants, ses trafics en tout genre (ici, celui d'une pénicilline frelatée qui, si elle ne les tue pas, rend fous les enfants atteints de méningite). Charme vénéneux des romans d'espionnage, bien que l'auteur ait nettement choisi son camp (celui de l'Ouest) et surtout y ait introduit une dose d'idéalisme affectif que la réalité dément souvent. Ce qui permet de faire le lien avec la nouvelle « Première désillusion », qui, dans un tout autre registre, a cependant comme point commun de nous présenter un personnage (l'enfant Philippe) qui, à l'instar du Rollo Martins dans « Le Troisième homme », se trouve confronté à l'apparente bonhomie du mal.
Citation :
« Qu'est-ce qu'il a fait ? demanda-t-il.
- On ne le sait pas encore. Ils ne sont pas tous arrivés à se décider là-dedans. Peut-être que c'est un suicide, mais peut-être aussi que c'est un crime. » (« Le Troisième homme », chapitre IX)
2.
J'aime bien les B 52's (le groupe de rock). Leur musique paraît sans doute minimaliste, voire un peu simple diront-ils, mais la guitare un peu rétro, les zigouigouis électroniques sans prétention, le va-et-vient entre les voix de Kate Pierson et de Cindy Wilson (tantôt choristes et parfois même choristes onomatopéiques, tantôt vocalisant au premier plan) et le sprechgesang de Fred Schneider me plaisent bien. Bah oui.
A écouter, si vous aimez le psychédélisme à choucroute, les signaux radio en morse, l'orgue Farsifa, Henri Mancini (le morceau est basé sur la rythmique de « Peter Gunn »), le loufoque « Planet Claire » (1979) et son ambassadrice en « satellite Plymouth » qui ne vient pas de Mars (st'e blague), mais bien de la planète Claire.
Citation :
« Some say she's from Mars
Or one of the seven stars
That shine after 3:30 in the morning
Well, she isn't !
She came from Planet Claire »
3.
La première strophe de « Larme », de Rimbaud, dans sa version de mai 1872, met en scène un buveur coupé du monde bavard et moutonnier « des oiseaux, des troupeaux, des villageoises » par un « brouillard d'après-midi tiède et vert » et le cercle des « tendres bois de noisetiers ».
« Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
Entourée de tendres bois de noisetiers,
Par un brouillard d'après-midi tiède et vert. »
La deuxième strophe exploite la comparaison entre la soif du narrateur (celle du poète?) et la maigre consolation de la boisson (« quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer »). Notons l'assonance « Oise », « colocase », qui puisant dans la toponymie et le mot rare - ceci dit, j'en sais fichtre rien si le mot « colocase » était considéré comme rare à l'époque, que je le suppose, que c'est vraisemblable, mais que j'en sais fichtre rien qu'en tout cas, ça accentue la dissonance qui frappe chaque fin de vers du poème, comme s'il était impossible désormais de rimer droit.
Je me demande aussi c'est quoi donc cette « gourde de colocase », ça m'a tout l'air du qui sonne étrange pour sonner étrange, et foin des commentaires chevelus. J'aime bien comme ça sonne, « dans cette jeune Oise », vous me direz, j'aime aussi le jambon, The Grateful Dead et pas tellement le président Macron, et encore moins Pap Ndiaye, que ça ne change rien, - et nom d'un crabe, zavez raison.
A part ça, le temps se couvre. Et le narrateur, il a un parapluie, le narrateur, croyez ?
« Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, ciel couvert,
Que tirais-je à la gourde de colocase ?
Quelque liqueur d'or, fade et qui fait suer. »
L'avant-dernier quatrain transforme le paysage en hallucination orageuse. On suppose que le narrateur doit être trempé jusqu’à l'os de son chien, mais étrangement, il n'en fait pas mention (l'avait peut-être un parapluie après tout).
« Tel, j'eusse été mauvaise enseigne d'auberge.
Puis l'orage changea le ciel, jusqu'au soir.
Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares. »
Arrivé à la dernière boîte de sardines, je me dis qu'il fallait que j'en rachète. Quant au « Larme », de Rimbaud – titre ironique et faussement romantique -, c'est une inondation. Et le narrateur, soit il se dit, flûtézut, cette magie nouvelle des « sables vierges » (j'y crois pas, ma pomme, c'est un orage violent, et c'est tout), je n'ai pas su en profiter (« je n'ai pas eu souci de boire ») ; soit, il n'a « pas eu souci de boire », cause que tout ça, c'est du livresque, du poème, de la poignée de syllabes, du pensum pour amphithéâtres, et que les mots, ça ne se boit pas ; par contre, on peut en faire d'intéressantes compositions.
« L'eau des bois se perdait sur des sables vierges,
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares...
Or ! Tel qu'un pêcheur d'or ou de coquillages,
Dire que je n'ai pas eu souci de boire ! »
Patrice Houzeau
Malo, le 6 juin 2023.