COLETTE EVIDEMMENT
COLETTE EVIDEMMENT
1.
Colette. « Gigi ». Petite merveille que cette grande nouvelle de 1944, écrit tardif donc. Vous me direz : elle avait pas autre chose à publier, Colette, après les horreurs de la deuxième des épouvantes. C'est que la littérature, la vraie, est hors du temps. Du reste, en quoi le portrait d'une jeune fille, d'une grande didine plus proche des asperges qu'on trouve dans les romans de la fin du 19ème, tout début du 20ème, en quoi le portrait de Gilberte, dite Gigi, vive et fraîche comme on s'attend à les trouver dans les pages de Colette, nous intéresse-t-il encore ? C'est qu'elle amuse. Dans la vie réelle, on s'en fiche de Gigi, et on lui dirait bien des choses, et des pas polies encore, à miss je-vas-me-marier sinon je m'en sortirai pas vu que je sais rien faire de mes dix doigts. Par contre, elle dispose de « jambes héronnières de quinze ans ». C'est qu'elle en a bientôt seize et rappelle la citation de Michel Audiard dans un film marrant qu'on regarde pour se poiler et passer le temps petit avant que le grand Cric vienne nous craquer le cœur et croquer l'âme :
« Une fille qui fait 95 de tour de poitrine et 32 de tour de tête ne peut pas être vraiment mauvaise. Elle peut seulement être légèrement sotte. »
(Qui dit ça, c'est le personnage de la « tante Léontine » interprété par Françoise Rosay dans le film d'Audiard : « Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages » (1968). Léontine, c'est la tante à Rita, une Gigi d'un autre genre, et il me semble qu'elle dit « 85 » et pas « 95 »).
Elle va se fiancer, Gigi, avec un « homme mondial », un roi du sucre, qui brasse des milliards, un Gaston richard à moustaches. Ça arrange bien sa grand-mère, Mme Alvarez, et aussi tante Alicia, parce que Colette était assez lucide pour savoir que derrière les sentiments, il y a aussi, il y a surtout, les nécessités de se caser. Ce point de vue, les jeunes filles actuelles feraient bien de le méditer, d'autant que l'Etat providence et le « quoi qu'il en coûte » à Macron ne dureront pas. Pourquoi ? Parce que le monde est surpeuplé, et que si l'on veut éviter que les bipèdes s'entr'égorgent mondialement et sous les prétextes les plus divers, il faudra bien consentir à partager les richesses, lesquelles ne dépendent jamais que de la rareté naturelle.
Donc, ce n'est pas pour les petites libertés que revendique Gigi, ni pour son apparente désinvolture, ce n'est pas pour les conseils d'hygiène et de maintien que lui prodiguent tante et grand-mère (comment s'habiller quand on ne veut pas paraître plus que son âge, comment manger des ortolans, éviter la charcuterie et les bijoux « artistiques », veiller à la fraîcheur de son haleine, etc...), ce n'est pas pour cette suite de conseils anciens et de considérations désuètes que le texte tient. Eh non, parce qu'on s'en fiche de Gigi, cette grande « cavale » et de Gaston, çui-là qu'a trop d'ronds. Par contre, le style, l'art du dialogue de Colette, voilà qui tient la route.
Citation :
« - Si tu me gardais ici, grand-mère. J'irais voir tante Alicia dimanche prochain ?
- Vraiment ! dit Mme Alvarez avec hauteur. Tu n'as pas d'autre sujétion à me faire ?
- Si, dit Gilberte. Qu'on me fasse des jupes un peu plus courtes que je ne sois pas tout le temps pliée en Z dès que je m'assois. Tu comprends, grand-mère, tout le temps il faut que je pense à mon ce-que-je-pense, avec mes jupes trop courtes. »
2.
Dans le même volume, la très belle nouvelle « L'enfant malade » qui rappelle au lecteur de la fin du 20ème siècle la manière dont, dans « Stupeur et tremblements » d'Amélie Nothomb, la narratrice prend l'habitude de se jeter dans le vide par la pensée. L'enfant du texte de Colette ne se jette pas dans le vide, mais se crée mentalement un espace où il a bien des aventures, où un « immense coupe-papier nickelé, si grand qu'au lieu de deux m, il lui en fallait trois et souvent quatre pour son qualificatif », devient « la Grande-Patinoire ». Colette connaissait-elle l'univers onirique des bandes dessinées de Winsor McCay, les rêves de Little Nemo (un môme lui aussi) et leurs grandes cases délirantes ? Le réel aussi s'y mêle, à cet espace surréaliste : « une autre fois, il vit une main. (…) La petite main faible luttait ; tous ses doigts écartés, et les zébrures parallèles commençaient à se distendre, à diverger et ployer comme des barreaux mous. » Dessin animé. Le dernier paragraphe du texte s'ouvre sur un octosyllabe (c'est bien son droit) : « Un temps veut qu'on s'applique à vivre. » De la littérature, je vous dis, et de la bonne.
3.
« La dame du photographe » est une jolie évocation d'une personne ordinaire qui vient de rater son suicide. Pas de misérabilisme, pas de sentimentalisme, juste l'évocation de la vie ordinaire de gens qui parfois.
4.
« Flore et Pomone » clôt le volume. Poème en prose d'un peu plus de 30 pages consacré aux jardins et vergers, aux fruits, fleurs, plantes qu'aima tant Colette. Poésie des noms : « J'aurai bien d'autres verveines en rosaces, aristoloches en pipes, gazon d'Espagne en houppes, croix-de-Jérusalem en croix, lupins en épis et belles-de-nuit insomnieuses, agrostides en nébuleuses et mignardises en vanille. » Que voulez-vous que je vous dise ? Colette, évidemment.
Patrice Houzeau
Malo, le 25 juin 2023.